LA VOIX DE DOUGLAS PARK

Monika K. Adler

Douglas Park, Greatest Hits, CD audio, Kim Kim Gallery, Séoul, 2013.

Pour beaucoup de français, l’art contemporain à Londres doit encore se réduire au noms les plus connus des Young British Artists, qui depuis l’exposition Freeze il y a bientôt trente ans se sont évertués à imprimer des images simples et puissantes dans l’esprit du plus grand nombre. Il faut garder à l’esprit que tout ce beau monde a aujourd’hui la bonne cinquantaine. Mais il a existé dès la fin des années 90 à Londres une scène alternative qui prise toutes les formes que les YBAs, devenus autant de vaches et de requins raides dans le formol, surlégitimés par l’institution et le marché, soucieux de vendre au prix fort, ont boudées : performances et événements divers, collaborations plus ou moins improvisées, éditions, le tout dans une ambiance anti-professionnelle de Cabaret Voltaire. The Stuckists, le collectif Decima (dont Douglas Park a été particulièrement proche) : quelques noms d’une population grouillante pour laquelle l’interaction sociale, les occasions de se retrouver, l’imprévu dans son immédiateté font partie de l’art lui-même.

Dans les années 70, Robert Barry a conçu des sound pieces dans la droite ligne de sa recherche conceptualiste : sa voix enregistrée prononçait des mots renvoyant à des notions abstraites comme « espace » ou « temps » dans l’espace de la galerie ; ce sont ces éléments et les associations d’idées des auditeurs qui constituait la réalité de l’oeuvre, pour ainsi dire au niveau neuronal. Ce que semble faire Douglas Park par le spoken word, sans accompagnement sonore, c’est d’élargir le champ ouvert par Robert Barry en ne se limitant pas à un mot, mais à des descriptions de processus abstraits rendant compte de manière plus ou moins distendue de la complexe réalité contemporaine, de ses mécanismes tacites, non explicites, voire cachés. Ces topiques mises en voix provoque immanquablement des projections mentales, des digressions de la pensée, de manière d’autant plus efficace que Douglas Park s’insinue dans l’espace intime par un compact disc écoutable sur la chaîne hi-fi du salon. Un bon matériel d’écoute est d’ailleurs conseillé pour apprécier un grain de voix nécessairement particulier et un remarquable travail d’élocution, qu’on imagine inspiré par ces voix désincarnées qui disent les annonces dans les gares. Le ton est celui d’un exposé avec un « je ne sais quoi » en plus résidant dans un rythme extrêmement maîtrisé, excluant tout effet émotionnel, comique, dramatique ; il est didactique sans l’être tout à fait, propre à nous convaincre tout en nous perdant dans les méandres d’une imagination résolument ancrée dans la contemporanéité.

Yann Ricordel

Crédit photo : Monika K. Adler

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