YVES-NOËL GENOD, « LECON DE THEÂTRE ET DE TENEBRES », EPISODE 1, LYON

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Yves-Noël Genod : Leçon de théâtre et de ténèbres, Episode #1 : Manuel de liberté / Théâtre du Point du Jour, Lyon.

Une expérience artistique rare et précieuse est en train de se dérouler entre Lyon et Paris, ou plus exactement Nanterre. Gwenaël Morin, installé depuis 2013 au Théâtre du Point du Jour, sera à l’affiche aux Amandiers en janvier 2016 avec Les Molière de Vitez. Il invite à son tour Yves-Noël Genod à investir la maison lyonnaise tout en restant fidèle aux principes de travail de son théâtre permanent, dont les grandes lignes ont été tracées lors d’une année, furieuse et fertile, de résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers, entre le 1er janvier et le 31 décembre 2009 : jouer tous les soirs, répéter tous les jours, transmettre en continu.

Démarré en septembre, le programme imaginé par Yves-Noël Genod — aux allures de Festival d’automne à Lyon — s’inscrit sur une énorme bannière blanche arborée sur l’une des façades du Théâtre du Point du Jour : Leçon de théâtre et de ténèbres. Les titres des différents épisodes appelés à scander ce spectacle au long cours constituent un poème en puissance, elliptique, plein de promesses, aux fragrances riches et troublantes.

Le premier geste théâtral de cette carte blanche de trois mois, Manuel de liberté, fonctionne à la fois comme un appel d’air et un délicieux clin d’œil. Il s’agissait pour le metteur en scène de prendre ses repères par rapport aux cadences athlétiques imposées par le principe du théâtre permanent, de s’approprier une poétique du fonctionnement, tout en cultivant sa propension vers le débranchement et la lévitation. Le plateau nu et dépouillé, la volupté du noir total, les apparitions hantées – les familiers de son art ne seront pas dépaysés. Chaque soir, le spectacle est unique, chaque soir, Yves Noël Genod accueille ses invités avec une coupe de champagne. Si, dans un premier temps, ce menu rituel que le public parisien lui connaît semble dénoter avec le caractère fruste des lieux, il ne fait qu’appuyer cette croyance dans le théâtre en tant que fête permanente de l’esprit et des sens.

Anton Tchekhov et William Shakespeare sont invoqués cette première semaine sur la colline derrière la Fourvière. Les personnages ravalés par la nuit, par le temps, s’amassent dans des conglomérats improbables, ne lâchent pas prise, collent à la peau, se disputent la voix de deux interprètes hors-pair : Manuel Vallade et Florence Hebbelynck. La démarche théâtrale est vertigineuse, qui veut que chacun prenne en charge la totalité d’une œuvre, à la fois héroïque et enjouée, féroce, dévorante, acharnée et superbement légère. Le soir qui tombe, la pluie, les arbres en fleurs et soudain nous devinons La Cerisaie. Manuel Vallade est nu sous une cape scintillante aux lourdes broderies, sujet aux prophéties des trois fatales sœurs, en proie à des visions de sang et d’horreur et nous sentons l’emprise de Macbeth sur le plateau vierge comme une lande, infinie surface d’imminence. Le rythme s’accélère, les perspectives se télescopent et se démultiplient, affolantes, les personnages acquièrent une voix furtive ou affirmée, se chevauchent dans des complexes jeux de nuances, d’accents et d’inflexions, avant d’être emportés par le flux de la prosodie élisabéthaine.

Yves-Noêl Genod parle volontiers de ready-made, mais derrière ce syntagme un brin provocateur, il parvient à merveille à nous faire saisir que l’instrument du théâtre, c’est la chair et le sang du comédien. Amoureux du texte, qui ouvre d’habitude ses représentations par un fragment de prose ou poésie annonçant la couleur du soir, le metteur en scène excelle dans des créations performatives, exquises chorégraphies d’apparitions égarées, instables, qui font surface, se matérialisent comme en réponse à des appels secrets. Avec ce nouvel opus, premier volet d’une Leçon de théâtre et de ténèbres, il réussit à conjuguer cette science impondérable avec la puissance des œuvres du répertoire classique.

L’exercice est périlleux, l’alchimie d’autant plus subtile qu’elle préserve cet équilibre fin entre la vie qui palpite, protéiforme, dans les corps et le poids des mots. Macbeth assassine le sommeil. Manuel Vallade capte de terribles visions et nous les offre en partage. Son esprit est plein de scorpions. Il distille les vers de Shakespeare dans l’obscurité totale qui a étendu son emprise sur le plateau, il monte vers le haut des gradins, s’approche, nous frôle, nous laisse entendre la respiration des tissus qui l’enveloppent, le souffle qui l’anime alors qu’il continue à psalmodier.

La salle légèrement décatie du Théâtre du Point du Jour explose et s’abandonne à la tourmente, espace à la fois physique et mental : nous sommes soudainement dans la tête de Macbeth. Et puis brutalement, lumière : tu as du sang sur le visage ! Le metteur en scène joue parfaitement des ruptures de rythme et des changements de registre performatif. Ainsi, la fameuse séquence des sorcières est évoquée sur un ton léger en bord de scène, comme si la pièce se refusait ce climax trop attendu, préférait se maintenir dans un régime infra, de basse tension.

Yves-Noël Genod privilégie la densité des matières indicibles qui surgissent dans l’abime séparant La Cerisaie de la pièce écossaise. Le plateau est littéralement hanté, nous comprenons avec effroi ce qu’est un maitre de serfs, ce que c’est que posséder des âmes vivantes et chaque cerise de ces arbres invisibles qui frémissent dans le texte de Tchekhov nous regarde nous aussi.

Le théâtre devient un acte de voyance. Les deux interprètes sont des blocs de présence aux multiples facettes qui filtrent une foule d’images. Parfois, Florence Hebbelynck se tient à contre-jour, simple silhouette, suspendue comme entre deux eaux. Plus elle s’approche du public, plus elle est insaisissable. Parfois, Manuel Vallade reste en réserve, cherche à attraper les fils, écoute, scrute les gouffres, ausculte l’écartèlement, point aveugle, véritable poche d’imaginaire. Parfois, La Cerisaie et Macbeth s’entretissent et se recouvrent, la superposition n’est jamais stable et définitive, opère par vagues et ressacs. Et quand la comédienne plante son regard dans les yeux des spectateurs en bord de scène pour dire Tchekhov, Manuel Vallade invisible, en hors-champ, s’appuie sur la musicalité shakespearienne. La tension fait vibrer l’espace, des mouvements d’humeurs silencieux s’activent à différents niveaux d’expérience. Et puis, cut ! une porte se claque.

Deux jeunes danseurs investissent le plateau, à tâtons, comme sur la surface instable des eaux profondes encore striées par des bourrasques de vent. Perdus, ils tentent de prendre leurs repères, préservent l’indétermination, cultivent une attente, une autre qualité de latence, posent les prémisses de la création à venir, Les Entreprises tremblées.

Smaranda Olcèse
à Lyon

Spectacle au long cours en 7 épisodes :
Manuel de liberté, 22 – 26 septembre
Les Entreprises tremblées, 6 – 10 octobre
Où en est la nuit ?, 20 – 24 octobre
Or, 3 – 7 novembre
N°5, 17 – 21 novembre
Sixième épisode, 1er- 5 décembre
Leçon de ténèbres, 15 – 19 décembre
Epilogue : Rester vivant, 29 – 31 décembre

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Photos Marc Domage

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Comments
2 Responses to “YVES-NOËL GENOD, « LECON DE THEÂTRE ET DE TENEBRES », EPISODE 1, LYON”
  1. Oui, je le pense aussi ! Et Charles Baudelaire aussi… « Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur / Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres »
    Merci beaucoup, Smaranda Olcèse !

  2. mais le théâtre n’est-il pas l’essence même de la nuit?

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