BENJAMIN BERTRAND, « ORAGES », FESTIVAL JERK OFF

Orages - Aude Arago (1)

Benjamin Bertrand, Orages. Solo sur un pays natal / Carreau du temple, Paris (Festival Jerk Off).

Présenté dans le cadre de l’audacieux festival Jerk Off, le premier solo de Benjamin Bertrand aborde le thème de sa propre naissance sous X dans une autofiction intense et touchante, qui n’en démontre pas moins l’étendue de son ambition plastique. L’ignorance des origines, et les lacunes biographiques qu’elle implique, motive ici la construction d’une fantasmagorie paysagère où se réinvente la terre maternelle du chorégraphe, la Kabylie. Croisant écritures chorégraphique et littéraire, la pièce s’appuie sur un texte dont il est l’auteur, inspiré par À ce stade de la nuit de Maylis de Kérangal, par lequel il tente de se rattacher à une narration familiale. A travers cette topographie des orages, ces « mémoires qui grondent », Benjamin Bertrand tente ainsi de se réapproprier chorégraphiquement son récit perdu, en inscrivant à même le corps cette histoire qui n’a jamais eu lieu. Orages s’articule autour de quatre chapitres qui forment l’allégorie d’une matrice disparue, quatre lieux fictifs qui organisent le retour vers une terre nourricière fantasmée.

Dans ce solo pour un interprète et son double, Benjamin Bertrand apparaît avec un alter ego impassible et non-dansant, auquel il est bientôt relié par une corde ombilicale. Masculin et sombre, en charge des portés et des appuis, ce dernier force le contraste avec le corps de Benjamin Bertrand qui n’en paraît que plus juvénile, exalté et vulnérable. Le chorégraphe occupe pleinement les diagonales dans une succession de mouvements raides et rapides, d’élans contrariés et d’autres gestes plus raffinés, le tout dans le rendu d’une danse semi-libre visiblement jubilatoire. Un voile de danse orientale pour tout accessoire, Benjamin Bertrand donne le ton : ni nostalgie, ni apitoiement, il fait au contraire valoir une insouciance qui sublime la lourdeur et la douleur attendues. En fond, le récit factuel des conditions de son abandon, la déclinaison de son identité et la description clinique de ses premiers développements forment le cadre objectif et sec en regard duquel la fantasmagorie du danseur n’apparaît que plus volontaire et incarnée.

Le second tableau, les « Dunes », s’ouvre sur le reprise d’un pas du ballet de Prokovief, Roméo et Juliette, chorégraphié par Rudolf Noureev. En couple avec lui-même, Benjamin Bertrand semble ici rejouer la scène de son narcissisme primaire, de l’amour de soi originel et enfantin, sans passer par la médiation de la figure maternelle. Evoquée à travers le motif d’une piéta qui lâche brutalement au sol le fils qu’elle porte dans ses bras, la mère abandonneuse confond ses traits avec celui du père absent, autour duquel se cristallise comme un fantasme érotique. A l’image des vidéos de Patrick Laffont projetées en fond, d’une grande sensualité, le corps de Benjamin Bertrand devient le lieu d’inscription d’un désir charnel, d’un homoérotisme porté sur cet alter-égo ambigu. Les premières séquences éducatives — la fessée, la recherche de réconfort ou l’apprentissage de la marche — acquièrent une charge érotique certaine jusqu’à cette scène d’épectase, la mise à mort de ce double tutélaire dans une tension amoureuse.

La « Grotte », décor du troisième chapitre, installe un lieu d’incertitudes et de peurs. La difficile coordination des pas, la marche fébrile et la posture douloureuse mènent Benjamin Bertrand à s’assurer la protection d’un enclos dessiné au sol, transformable en un ring psychologique où régler ses comptes avec lui-même. En basculant la lumière du bleu de la tradition arabe vers un rose de boudoir, Benjamin Bertrand dit sa volonté de s’émanciper du folklore musulman en l’amenant sur les territoires de sa propre fantaisie. Le voile oriental dans la bouche, il s’étouffe plus qu’il ne se nourrit de cet héritage avant d’entamer, immobilisé au sol, une chorégraphie respiratoire, rythmée par les gonflements de ses poumons.

Cette scène préfigure en creux le thème principal du dernier acte, « Oasis club », où se mêlent l’univers du mirage et celui de la boîte de nuit. A ce point d’orgue de la pièce, Benjamin Bertrand entame une danse du ventre, en démarrant de dos. Les ondulations des omoplates évoluent vers des torsions abdominales, livrant une interprétation viscérale, sinon utérine de la danse de séduction orientale. En activant ce ventre potentiellement matriciel, celui d’une mère inconnue, il donne ainsi corps à une archéologie de l’intime qui se substitue au lien de filiation biologique.

Prometteur interprète d’Olivier Dubois, Benjamin Bertrand confirme ses premiers essais de chorégraphe dans ce solo dense et chargé d’affects, qui sous ses airs imaginaires laisse un profond goût d’authenticité. L’intelligence scénographique et dramaturgique qu’il manifeste soutient enfin une danse que l’on peut qualifier « d’auteur », parvenant à embrasser, avec finesse et générosité, toutes les dimensions de son art.

Florian Gaité

Orages. Solo pour un pays natal (2015)
Chorégraphie, écriture et interpretation: Benjamin Bertrand
Scénographie et interpretation: Patrick Laffont
Production: Cie Benjamin Bertrand

Orages - Aude Arago (2)

Benjamin Bertrand, Orages. Solo pour un pays natal, 2015. Photos : Aude Arago

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