RENCONTRE : LAZARE, L’ALCHIMISTE DU VERBE

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Entretien : Lazare.

Rencontre avec Lazare, l’auteur et metteur en scène de théâtre le plus généreux et visionnaire de sa génération, au détour d’une ruelle du 18e arrondissement de Paris, le jeudi 5 novembre.

Inferno : Quel théâtre faudrait-il mettre en œuvre aux yeux de la cité ?
Lazare : Aujourd’hui la question est : que peut représenter le théâtre ? Cette question est celle des champs de représentation. En France, les spectateurs ne s’y retrouvent plus du tout. Un travail de conversion est à faire pour que résonne du sens à travers chaque sensibilité. Aujourd’hui ces sensibilités sont déjà toutes heurtées, prêtes à se frapper sur la gueule. Le théâtre devrait répondre à ces questions-là. Le temps vécu est cerné en même temps par les idées du Front National et de l’autre dans les quartiers, un retour nostalgique à des origines reconstruites par une espèce de djihadisme complètement dingue. Je ne comprends pas pourquoi le théâtre n’est même pas capable de s’emparer d’une parole qui montrerait les êtres humains dans la beauté. Cela me questionne en ce moment, car on nous redemande de faire du divertissement à la con alors que le théâtre est vraiment l’endroit où on peut énoncer le monde et changer les représentations de l’autre, ce que l’on nomme altérité. C’est pour cela que l’un regarde, l’autre parle. Ils conversent. Souvent, ce ne sont que des silhouettes pathos et fausses. Elles apparaissent dans la représentation comme déjà vues. Elles ne vont pas chercher dans l’étrangeté de l’autre une espèce de puissance, force, différence afin de poser un regard nouveau, juste sur une chose.

Inferno : Quel est le danger propre à s’emparer par l’écriture théâtrale de cette parole que vous évoquez ?
Lazare : Le danger de cette parole de l’autre est de créer des postures. Il n’y a rien de pire que d’utiliser les crises pour en faire son beurre. C’est horrible, détestable ! Tous les jours, il faut écrire des poèmes, aller chercher, questionner. Cela doit être un travail de longue haleine.
Au théâtre tu donnes ta vision de l’autre et ce que tu en attends. Il faut montrer ce qu’il y a d’avenir. Y a-t-il quelque chose à venir au théâtre ? Quand j’écris, j’accepte de partir en bateau, de baisser les voiles, d’être envahi par la mer, d’être noyé sous l’eau, d’être complètement hors du monde, de revenir dans le monde, en y récupérant une main. Je vois ce qui reste d’humain à travers cette main qui surgit.

Inferno : Dans Au pied du mur sans porte vous écrivez ceci à propos des autorités :  » ils n’attendent de nous que le crachat, le crachat et la violence car ils ne peuvent pas nous imaginer autrement ». 
Lazare : C’est la question des champs de représentation. Dans le réel on est tout le temps arrêté : ceci n’est pas possible ! Mais le possible n’est qu’une partie inexplorée du possible. On dit ce n’est pas possible ! Mais non, c’est juste qu’on n’a pas exploré cette possibilité-là. Il faut arrêter d’être ligoté à ce monde abject qui ne fait que dire non.
Lorsque tu fais vivre quelque chose, tu donnes une possibilité d’existence à une phrase par exemple et pas une autre. Cette phrase existe, elle est possible. C’est peut-être parce qu’elle est l’incarnation des possibles qu’elle est encore plus forte, plus belle, car elle n’a pas été réalisée, et attend sa réalisation. Il y a toute cette part qui est comme du non-dit, de l’impossible. Chacun a une représentation arrêtée de l’autre. Cette représentation arrêtée de l’autre est détestable. Au théâtre la violence est transfigurée, elle traverse la figure et elle correspond à la force d’un sentiment d’existence, d’être au monde. Ce n’est pas une violence qui ferait subir à l’autre le mal mais qui la prendrait en tant que champ fantasmagorique.

Inferno : Comment nous apparaissent ces représentations figées ?
Lazare : Elles sont livrées par la doxa ; l’idée commune, d’où le travail du théâtre, de la représentation : faire en sorte que les discours agissent, plutôt que ne fassent vendre des pantalons. Mes poèmes viennent à même la vie, ce sont des rencontres, des mouvements, des affections de la vie. Je ne veux pas représenter les attentes de quelqu’un, c’est-à-dire un système de pensée.

Inferno : Avec Claude Régy, vous écrivez un livre sous forme de poème. L’un d’ailleurs s’appelle La vitre d’amour, pouvez-vous nous parler de cet ouvrage ?
Lazare : C’est comme les épisodes d’une série. Claude Régy parle beaucoup d’un temps où les choses seraient presque immaculées. La vitre d’amour reprend un poème d’Artaud. Tous les titres sont inspirés soit de Claude Régy, soit d’Artaud, soit de Baudelaire, contrairement à Rabah Robert… où toutes les sources d’inspiration étaient essentiellement des poètes russes. C’est Claude qui m’a raconté avoir touché une main à travers une vitre… Quelque chose de très simple et réaliste à la fois : une rencontre avec une femme qui aurait pu être son amour.

Propos recueillis par Quentin Margne,
novembre 2015.

Photo DR

Au pied du mur sans porte de Lazare
Théâtre de la Ville– les Abbesses-Paris – Du 7 au 17 avril 2016
http://www.theatredelaville-paris.com/spectacle-aupieddumursansportelazare-927 – 22 avril 2016 au théâtre Liberté – Toulon – http://www.theatre-liberte.fr/evenements/2015-2016/19/au-pied-du-mur-sans-porte

Petits contes d’amour et d’obscurité de Lazare – Studio – Théâtre de Vitry sur Seine et en partenariat avec le 104 – Du 7 au 16 juin 2016 – http://www.104.fr/programmation/programmation.html?c=146&s=147

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