SAMUEL ACHACHE, « LA VIE BREVE », BOUFFES DU NORD

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Samuel Achache, La Vie brève, FUGUE / Théâtre des Bouffes du Nord, / 5 – 24 janvier 2016.

Une matière blanche et granuleuse couvre le sol de la cage du théâtre et crisse sous les pieds. Nous voici sur une base avancée près du Pole Sud. Des notes de journal confiées par l’un des protagonistes à un dictaphone de plus en plus capricieux, sensible au grand froid, nous déduisons qu’il s’agit d’une mission scientifique à la recherche d’un fabuleux lac souterrain, énorme réserve d’eau douce et pure, enfouie à quelques 3800m de profondeur. Les jours se suivent et se ressemblent, soumis aux rigueurs de la météo, à l’ennui, à l’excitation enfin de la découverte qui approche – le rythme s’accélère, toujours sous l’emprise d’un morceau de musique inaugural, marqué par les échos du haute-contre Léo-Antonin Lutinier qui se tient en retrait, intervenant en contre-point. Samuel Achache et ses comparses de La Vie brève, musiciens, chanteurs et comédiens parfaitement accomplis, s’emparent, pour cette nouvelle création, de l’écriture contrapunctique de la fugue, dont ils explorent les différentes déclinaisons sonores et sémantiques.

Béance terrible qui se creuse dans les profondeurs abyssales, objet fantasmatique qui engage une quête proche de dynamiques contradictoires enclenchées par les formes d’amour absolu, comma manquant de la gamme établie par Pythagore qui empêche, malgré un rapport mathématique parfait, l’accord, faisant ainsi que le cycle se décale en spirale – le lac souterrain rassemble les pouvoirs indicibles de la musique, se tient en deçà de la représentation, donne l’amplitude de cette création, en constitue la part cachée, s’adresse aux sens et aux affects, dit ce manque constitutif qui résonne à un moment donné, immanquablement, en chacun de nous.

L’ivresse des grandes étendues blanches affecte durablement chacun des protagonistes, ravive leurs fêlures. Les tempêtes polaires brouillent les cartographies individuelles. Les ondes radio deviennent très vite saturées de voix de l’au-delà. Ainsi le haute-contre qui chante à travers le station d’émission-réception. Le morceau musical est rapide et rythmé. La montée de la tension dramatique est ponctuée d’échappées cocasses. Cette scène de la baignoire qui mélange pudeur et narcissisme, agrémentés d’un slip en gaffeur et de figures de natation synchrone, le saut de l’ange ayant été évité de justesse, reste mémorable.

Contour tremblé des gestes anodins, tourbillon qui participe de la dynamique narrative, respiration enfin qui laisse se déposer et décante les affects, la musique est constitutive de l’action, prend en charge les ruptures de registre performatif, assure le relais, dégage d’insoupçonnables espaces fantasmatiques.

Etre entrainé dans une fugue revient à produire du réel, à arpenter des territoires qui ne cessent de s’agrandir, de rétrécir, de se déplacer, à pratiquer des passages, parfois abrupts, de l’abstraction aux possibles, des os à la chair des mots.

La nouvelle création de Samuel Achache met en scène une conception à la fois cartographique et musicale de l’existence, suit, avec une extrême justesse, sans pour autant faire l’économie d’un rire tonique, vivifiant, les lignes qui nous composent en tant qu’individus ou collectifs. Sous la voute du Théâtre des Bouffes du Nord, la question de l’accord au monde rappelle ces bribes des Dialogues (Flammarion, 1996) de Gilles Deleuze : J’essaie d’expliquer que les gens sont composés de lignes très diverses et qu’ils ne savent pas nécessairement sur quelle ligne d’eux mêmes ils sont, ni où faire passer la ligne qu’ils sont en train de tracer : bref, il y a toute une géographie dans les gens avec des lignes dures, des lignes souples, des lignes de fuite. Les jeunes artistes de La Vie brève nous en offrent une traduction terriblement charnelle et poétique.

Smaranda Olcèse

La pièce sera programmée le 8 mars au théâtre de Vanves, dans le cadre du festival Artdanthé.

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visuels : Jean-Louis-Fernandez

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