ISABELLE CORNARO, LA VERRIERE BRUXELLES

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Isabelle Cornaro / Cycle Gestes de la pensée, commissariat Guillaume Désanges / La Verrière – Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles / 15 janvier – 26 mars 2016.

Dernier volet du cycle Gestes de la pensée, imaginé et conduit avec un excellent sens dramaturgique par Guillaume Désanges, l’exposition d’Isabelle Cornaro déploie, sous la Verrière de la Fondation Hermès à Bruxelles, de passionnants jeux cinétiques et conceptuels.

Installation sculpturale qui se laisse embrasser tout d’abord d’un seul regard, qui impose ses lignes de force selon les lois de la perspective classique, mausolée, dédale, labyrinthe invitant à se perdre entre ses volumes, décor minimaliste qui accueille et participe à la mise en scène du désir haptique attisé par des tas informes d’objets, l’œuvre d’Isabelle Cornaro saisit par la multiplicité de rapports possibles qu’elle convoque en présence, nous invite à une série de recadrages permanents de nos affects et de nos émotions esthétiques selon des points de vue changeants.

Quelque chose de fondamentalement cinématographique est en train de s’accomplir dans les pièces d’Isabelle Cornaro. La distance et l’angle de vision prenant en considération les déplacements du corps des visiteurs, nourrissent des relations ambivalentes, voire subversives, avec l’histoire de la représentation, particulièrement attentives à ses paradoxes et impasses. Effectivement les corps géométriques, qui observent une entêtante irrésolution, entre les socles et les sculptures minimalistes, sont disposés dans l’espace selon une grille de composition classique. Pas de côté significatif, le rouleau de moquette en première ligne renferme jalousement des paysages possibles et la promesse de les parcourir dans toute leur étendue, se contente seulement d’exhiber quelques tâches de peinture, signes du hasard qui irrigue une œuvre pourtant parfaitement maitrisée, traces de sa fabrication même.

L’usage de la couleur n’est jamais anodin dans les pièces d’Isabelle Cornaro. Nous pourrions invoquer son intensité hypnotique imprégnant les films 16mm des séries Floues et colorées (2010), Figures (2011), Choses (2014), son pouvoir de dénaturalisation et abstraction dans Amplifications (2014). Mais l’installation présentée à La Verrière est avant tout intimement liée aux recherches pour cette autre série, Reproductions (2010 – 2014), constituée autour de la pulvérisation de la couleur à même les murs, dans un remarquable clin d’œil à la projection filmique, tentative ouverte vers une forme de cinéma élargi et sensuel susceptible de faire définitivement sien le grain des pigments de couleur et du plâtres des parois et cimaises (comme dans le Pipeline du Palais de Tokyo). A la Fondation Hermès, les nuances vont du gris bleu ou violet à l’ocre, empruntées à une palette des peintures de paysage classiques, et notamment Poussin, car Isabelle Cornaro prend un plaisir espiègle à remettre en circulation des archétypes, excelle dans le maniement des stratégies d’adaptation et de transposition. Guillaume Désanges attire très justement notre attention sur la propension de l’artiste à instaurer un régime de la contradiction douce, à transgresser les frontières entre les catégories admises de l’art – traiter la peinture comme de la sculpture (attentive aux rapports au plan, à la composition, au cadrage et à la couleur) et réciproquement, traiter la sculpture comme de la peinture. D’ailleurs les angles abrupts des formes géométriques sont étrangement adoucis par les nuages de couleur pulvérisée, qui leur confère une qualité poreuse, floue, qui absorbe le regard.

De manière cinématographique encore, les tas d’objets parsemés ici ou là fonctionnent comme autant de catalyseurs de l’imaginaire, nœuds et sources d’autant de séquences fictionnelles possibles. Dans ses premiers travaux, ces objets dessinaient des cartographies faisant signe vers l’histoire coloniale, vers un passé chargé d’implications géo-politique parfois encore actives. Désormais les objets s’accumulent de manière compulsive, témoignent d’un glissement vers la sphère privée et l’intime. A l’instar de ces tas informes – pièces de monnaie, cristaux, bijoux ou pacotilles – parcourus par des scintillements et éclats colorés, les questions existentialistes s’agglutinent dans d’inextricables conjonctions qui mobilisent des références à une économie non seulement matérielle, mais aussi libidinale dans le rapport à l’objet et au regard.

La fascination discrète qu’instillent les œuvres d’Isabelle Cornaro tient peut être avant tout à leur capacité à nourrir, sous une surface formelle qui semble ne laisser aucune prise, une multitude de tensions désirantes et d’histoires circulant en souterrain.

Nous attendons avec impatience le nouveau cycle de programmation que Guillaume Désanges prépare pour La Verrière de la Fondation Hermès, à partir d’avril prochain, sous l’intitulé Poésie balistique.

Smaranda Olcèse

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Photos Isabelle Arthuis

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