MAXENCE REY, « LE MOULIN DES TENTATIONS », FESTIVAL FAITS D’HIVER

MdT1--Delphine Micheli

Maxence Rey : Le Moulin des tentations / CDC Atelier de Paris dans le cadre du festival Faits d’hiver / 5 – 6 février 2016.

Le plateau du CDC Atelier de Paris est plongé dans l’obscurité : au centre, un faible foyer de lumière, des corps se devinent en cercle autour, une amorce de mouvement oscillatoire porte la promesse d’une ronde à venir, des bras s’entrecroisent dans un nœud des chairs – quelque chose d’organique et viscéral se trame. Fine connaisseuse de Hieronymus Bosch, Maxence Rey puise dans l’univers du peintre flamand des matières d’une saisissante expressivité.

Et voici que la ronde démarre, flottement irréel au bord de la suspension, avant que le mouvement ne se précise – le pas devient de plus en plus appuyé, rapide, la lumière monte. Le Moulin des tentations – titre emprunté à un ouvrage de Michel Ménaché, référence directe au tableau de Bosch, La tentation de Saint Antoine – s’enclenche. Les liens se distendent, le nœud se défait, chaque danseur est saisi par des gestes spasmodiques. Loin de toute lecture empreinte de morale, la chorégraphe nous confie explorer dans la tentation ce qui nous fait bouger, nous met en résistance, nous pétrit. Le désir, l’élan, la pulsion, le fantasme circonscrivent la dynamique d’une création qui dessine de permanents allers-retours entre le débordement et la retenue.

Une lumière acide, verdâtre inonde le plateau. Les danseurs prennent leur temps, s’observent, s’écoutent avant de plonger vers des zones profondes et troubles, chargées de non-dits où ils puisent leurs matières. La respiration du ventre induit une texture particulière des corps qui semblent retrouver des états ataviques d’une phylogenèse depuis longtemps oubliée : êtres poreux et sensibles qui nourrissent leur propre rythme tout en restant réceptifs aux autres. Des jeux de pure attraction ou répulsion, synchronisation ou perturbation, apaisement ou amplification orientent ces flux, tracent des configurations changeantes, particulièrement instables. La montée de l’énergie est irrépressible. Qu’elle soit marquée par une fluidité reptilienne ou sous le sceau d’une inertie épaisse, toute corporéité se charge d’affects complexes, indicibles. Les coups de bassin deviennent plus amples, virent aux secousses, les danseurs sont en train de former une meute spasmodique qui se cherche. Un rythme collectif s’installe, les visages s’absentent, le jeu de masques est prêt à commencer. La forge intérieure qui maintient la surcharge d’énergie prend une teinte ouvertement érotique, avant que les petits sons ne se transforment en grondements, pour faire place aux cris désarticulés, laissant éclater une certaine agressivité. Les glissements sont imperceptibles et puis soudain des masques nous font face : des bouches, des dents, des cous, des yeux, des fronts et des mentons se figent dans une expressivité exacerbée.

Cette frontalité pourrait très vite s’épuiser dans le jeu de ses mimiques grotesques, pourrait également faire signe vers un certain motif des vanités qui infuse les peintures du maitre flamand, et pourtant un rythme souterrain, un ondoiement obstiné et tenace continue à la travailler de l’intérieur. Plusieurs strates de présence se superposent, brouillent les pistes, troublent toute lecture univoque. La chorégraphe avoue rechercher un endroit où le corps est plus proche de sa vérité, ne peut plus tricher. Le jeu de contrastes est vertigineux et dans l’écart tout un imaginaire intemporel pullule et prolifère. Nous sommes saisis par ce regard par derrière l’épaule, hanté, comme pourchassé par une meute délirante, que nous renvoie un danseur.

Un petit chant s’élève, dans une langue inventée, qui s’adresse et active les différentes parties du corps. Cette ritournelle passe d’un interprète à l’autre, pour être ensuite reprise en chœur. La contagion vers le public est imminente, s’inscrit dans la mémoire des chairs, semble nous conduire vers la jubilation d’une fête de village descendue des compositions peintes, où joie et crudité se mêlent, communicatives.

Smaranda Olcèse

maxence

photos © Delphine Micheli

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