ENTRETIEN : OLIVIER DE SAGAZAN, RENCONTRE DE L’INSOLITE

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ENTRETIEN : Olivier De Sagazan.

A la quête de son identité

La question de l’identité est omniprésente dans le travail d’Olivier de Sagazan, ses oeuvres déterrent d’étonnantes facettes de l’humanité. La sculpture, la peinture, la photographie, pratiquées à part entière, deviennent les instruments de ses performances notamment pour Transfiguration ,création défigurante. Pour comprendre l’œuvre de l’artiste il faut aussi poser le masque du biologiste, celui de l’homme né au Congo en 1959, celui de la désillusion d’un homme, celui de tous les hommes. Ouvrir la porte de l’atelier qui mène au superbe, au maintenant, au possible, au pourquoi et répondre à sa manière, à l’étonnante question de la vie. Sans a priori, sans contexte, avec le sourire du matin d’un monde, Olivier de Sagazan apporte quelques réponses à mes questions.

Inferno : Suite à tes recherches sur la question de l’identité, dans quel domaine travailles-tu aujourd’hui ?
Olivier De Sagazan : Je continue toujours à creuser ce sillon, peut être plus du coté de l’animalité. Il s’agit de définir les grands traits qui définissent le vivant et d’en faire des points de départ pour la création de formes peintes ou sculptées. Je reprends par exemple la question de l’Evolution et je tente d’exprimer que nous sommes porteurs de toute une histoire, une phylogenèse qui a abouti notre apparition. Cette histoire nous renseigne qu’ à travers moi, c’est tout un bestiaire qui est inscrit et que je porte consciemment ou non. Nous sommes tous biologiquement porteur d’un monde immense qu’il nous faut traverser pour mieux le sentir.

Inferno : Il y a quand même de la souffrance à traverser ?
ODS : Un mélange de souffrance et de fascination. L’homme est ce qui lui manque et cette quête nourrit toute une vie.

Inferno : Elle arrive à légitimer la vie ?
ODS : Pour moi cette quête est l’essence même de la vie et s’interroger sur ce que l’on est et ce que l’on porte en soi est ce qui me parait le plus fondamental. Voyez par exemple, depuis trois milliards d’années, des êtres vivants avec des formes toujours diverses ont colonisé la biosphère et ce qui est incroyable c’est qu’avec chacun d’eux c’est le Monde qui est reconstruit à chaque fois au sens ou chaque Sujet animal a une perception différente du monde. A chaque forme animale correspond une sensibilité singulière. Chaque être vivant est le lieu d’une sensibilité et d’un « apparaître » . C’est cette chose inouïe que je veux creuser.

Inferno : De le faire avec l’aide du corps c’est quelque chose d’essentiel ?
ODS : Oui il faut interroger le sensible avec du sensible. Une forme peinte ou sculptée ne m’intéresse que quand je l’ai annexée en la vivant. Cette idée m’a tellement habitée qu’à un moment je suis réellement passé dans ma peinture, c’est à dire rentré dessous physiquement. Mon visage et mon corps tout entier sont devenus à la fois mon support pour peindre, sculpter et le peintre aveugle qui les peint . A travers cette performance « Transfiguration » il y a le passage visible et explicite du peintre au danseur. Le peintre qui peint sa toile puis qui se peint lui même sur son corps, puis qui habite sa toile et devient danseur. Là où on comprend soudain que la danse c’est de la peinture. Le danseur a de son corps pinceau un espace temps à traverser et à graver.

Inferno : De répéter la performance n’altère pas la puissance de Transfiguration ?
ODS : Il y a une intensité, une beauté dans un geste fait pour la première fois, mais et c’est là où l’art est aussi une technique, répéter quelque chose permet d’en saisir le sens et de le modeler au mieux. A la naïveté et la sincérité des premiers gestes on peut avec le temps rajouter un savoir faire et un savoir présenter qui est essentiel, sans quoi , la plus part des ressentis du danseur ne passent pas au spectateur. Or Il y a vraiment cette idée pour moi de remuer les spectateurs avec des images fortes et signifiantes, pour les amener tout à coup à réévaluer cette chose que l’on appelait banalement un visage et qui en vérité est porteur d’une profondeur inouïe .

Inferno : Dans tes performances et dans Transfiguration, est-ce qu’on peut dire qu’il y a quelque chose de relié au sacré, au religieux, comme la présence de l’argile peut nous amener à le penser ?
ODS : Pour l’argile, au commencement c’est sa ductilité qui m’a attiré. Elle est comme une expansion de la chair, c’est une matière qu’on peut modeler très vite. Je vais aussi rapidement pour créer un naseau de buffle avec ma terre qu’un sourire sur mon visage. La logique du vivant, depuis trois milliards d’années fut de créer tout un panel de formes extravagantes . Chaque espèce est une nouvelle manière pour le vivant d’intégrer une forme, une identité, un ressenti, un rapport au monde, un nouvel « apparaître », et c’est ce que j’essaye de traduire à ma manière dans Transfiguration. Au départ je suis un fonctionnaire propret, en costard cravate, puis petit à petit la déformation, comme une sorte de débordement, investit tout mon visage . Ces mutations sont en résonance avec la Logique du vivant qui nous a fait naître et d’une certaine façon elles peuvent aussi nous interroger sur un futur possible.

Inferno : La place du langage est importante aussi dans ton travail, par exemple dans Lenfermoi, tu te pièges dans une grande roue d’acier où tu laisses venir les mots, de manière instinctive ?
ODS : L’identité, pour moi, se construit sur deux canaux, deux interfaces: l’image-corps et la parole. L’un comme l’autre je les défigure. Cela n’est pas fait dans un but mortifère mais seulement parce que la défiguration est avant tout pour moi un procédé pour créer de nouvelles formes et échapper à la mimésis et au conformisme qui sont les deux grandes voies sans issue de l’art.

Inferno : Tout ce travail avec Transfiguration est en perpétuelle mutation et t’a amené à jouer dans un film récemment aussi ?
ODS : Un film qui a été tourné à Los Angeles et qui devrait sortir en été 2016. Un film  » fantastique » où j’incarne comme acteur et artiste, une entité mort-vivant, dans la série des zombies si présente à l’heure actuelle. J’ai hâte de voir le résultat.

Inferno : Maintenant, quelle est ta prochaine envie ?
ODS : J’enseigne un peu partout les techniques que j’ai mises au point avec Transfiguration, pour créer des masques sur le visage mais aussi sur tout le corps entier et cela lors de différentes masterclasses et de plus en plus cela me donne l’envie de créer un vrai spectacle avec une dizaine de danseurs. Une sorte de Transfiguration à plusieurs.

Propos recueillis par Claire Burban

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Crédit photos : Didier Carluccio, « Transfiguration »

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