WAJDI MOUAWAD , « SOEURS » D’EXIL, UN AUTEUR EN QUÊTE D’IDENTITES

soeurs wajdi-mouawad

« Sœurs » 2ème opus de « Cycle Domestique », Wajdi Mouawad, TnBA, Bordeaux, du 8 au 12 mars 2016.

On écrit toujours les mêmes romans, on crée toujours le même théâtre (?). Si cet aphorisme a quelque fondement, l’auteur libanais québécois en serait la preuve vivante, lui qui, après le cycle Le Sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts et Ciels) présenté pour les trois premiers dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes lors du festival d’Avignon 2009, après le cycle Des Femmes (composé des Trachiniennes, d’Antigone et d’Electre, avec un Bertrand Cantat, à la voix profonde et envoûtante) s’inscrivant dans le projet de monter les sept tragédies de Sophocle, récidive ici avec le second opus du cycle Domestique (Seuls, Sœurs, viendront ensuite Frères, Père et Mère).

Né au Liban déchiré par les guerres meurtrières, sa famille et lui transitèrent par la France avant de franchir l’océan pour s’installer au Québec. Il porte en lui l’histoire des déracinés devant fuir leur terre natale pour tenter d’en trouver une autre, dite d’accueil. En cela, on peut dire qu’au travers de déclinaisons différentes, cet auteur venu d’une terre d’exil « fait théâtre » de ce qui le taraude : la question lancinante des origines et de ce qui fonde l’identité de chacun.

Après avoir convoqué la mythologie grecque à sa table de travail, Wajdi Mouawad se saisit du monde du présent pour renouer avec ses interrogations, qui, comme le tonneau des Danaïdes, n’ont certes pas de fond mais relèvent d’un fondement essentiel : la revendication d’un lien au monde et à la langue qui nous assigne une place de sujet singulier.

« Le rêve est à la mythologie privée du dormeur, ce que le mythe est au rêve éveillé des peuples » écrivait Paul Ricœur dans De l’interprétation, essai sur Freud ; dans Sœurs, le « dé-lire » de deux existences solitaires prises dans une tempête – au propre comme au figuré – va, au travers des éclats, faire sens.

Les Sœurs mises en scène sont inspirées directement de l’existence de l’auteur qui déforme à peine leur nom pour en faire des personnages de théâtre. Annick Bergeron, actrice et sœur de théâtre de Wajdi (incarne notamment la mère sacrificielle dans Incendies), donnera dans la pièce Geneviève Bergeron, avocate spécialisée en médiation des conflits africains. Et Nayla Mouawad, sœur aînée de Wajdi, donnera quant à elle le personnage de Layla Bintwarda, agent d’assurances venant constater les dégâts liés à la déflagration tous azimuts de la première. La collision des deux femmes, cinquantenaire et sœur aînée l’une et l’autre, ayant consacré chacune leur vie à « servir de pont » entre deux mondes pour permettre à leur tribu de survivre à son déracinement, est au cœur du réacteur dramatique.

Parfois, il suffit de peu pour que le mécanisme huilé de trajectoires engagées sur des rails apparemment bien boulonnés puisse échapper à la conduite de ceux et celles qui s’y sont engagés à leur corps défendant. Ici cela prend la forme d’une chanson sirupeuse distillée par un autoradio grésillant qui relaie la voix d’une diva québécoise en mal d’amour. Geneviève Bergeron va alors « entendre » son propre mal à elle, le désert affectif de sa vie de femme « en train de vieillir ». Comme le trajet qui la mène de Montréal à Ottawa – où on l’attend pour une conférence – n’en finit pas, sous la tempête de neige qui en annonce une autre plus intérieure, elle a le temps de s’imprégner de ce malaise qui la gagne. Et si le coup de téléphone reçu de sa mère qui se plaint des funérailles « en anglais » de son frère à elle dans le Manitoba, terre ayant eu à subir les processus d’assimilation linguistique du canada anglais, l’insupporte, il crée une faille qui la « branche » insidieusement à son statut de femme colonisée de l’intérieur.

Ebranlée par ces deux « petites musiques » qui la traversent presque innocemment de part en part, coincée par le mauvais temps, elle échoue dans une sorte de Novotel équipé de toutes les ressources de la domotique. Un peu comme Jacques Tati dans la villa Arpel de Mon oncle, Wajdi Mouawad va alors jouer (séquence comique, seulement en apparence…) avec les incongruités de cette modernité où, suite à un fâcheux dérangement du programme informatique qui ne reconnaît pas la langue française, la pensionnaire échouée là suite à un « contre-temps » va subir les dérèglements de la technologie high-tech « jusqu’à plus soif ». L’occasion magistrale de péter les plombs… et de s’en prendre à cet environnement dépourvu de toute humanité réelle, « décor » qui s’écroule et part à vau-l’eau. D’où l’arrivée le lendemain de Layla Bintwarda, chargée par la compagnie d’assurances, d’établir le constat des dégâts de la chambre mise à sac… par la médiatrice des conflits guerriers.

Si la première partie, présente des accents de comédie (grinçante), la seconde s’oriente vers la « rencontre » (indirecte – utilisation de la voix off) entre ces deux femmes autour de ce qui relie leur existence. L’une et l’autre, au travers de la mère pour l’une (exilée au Québec dans son propre pays – le Canada – par l’anglais qu’on lui a imposé), et du père pour l’autre (exilé du Liban par la guerre qui l’en a chassé), ont fait l’expérience mortifère de la privation de leur langue d’origine (symbole de leur ancrage – encrage – à une terre) et ont dû panser – penser – les plaies de leurs proches, victimes de cette amputation, en s’oubliant elles, femmes martyres d’une Histoire qui fait fi de leurs désirs singuliers.

Annick Bergeron, seule actrice en chair et en os sur scène – les autres protagonistes sont restitués par le biais de la vidéo -, incarne superbement ces deux femmes dont les trajectoires parallèles défient les lois de la géométrie élémentaire pour se rencontrer dans le huis clos de cette chambre d’hôtel isolée par la neige du reste du monde.

La mise en scène de cette tragi-comédie s’appuie sur une scénographie polyphonique. Utilisant à satiété la vidéo et les croquis dessinés, Wajdi Mouawad fait alterner les séquences « d’action directe » avec celles filmées (un peu comme dans Gainsbourg, Vie héroïque par Joann Sfar). Cette mise en scène s’appuyant sur une scénographie très (trop) chargée qui s’éprend des techniques du cinéma pour «faire bouger » le théâtre a cependant pour effet – outre l’intérêt de plonger dans le monde onirique du rêve éveillé qui fait sens – d’écraser quelque peu le texte qui, même si parfois il peut paraître un peu prolixe, touche lui à l’essentiel. Dire la quête incessante et jamais aboutie des exilés, cette petite musique entêtante qui résonne comme l’exutoire des blessures enfouies dans l’intime et qui, en délivrant les replis des tragédies personnelles, renvoie aux tragédies des peuples condamnés à l’exode pour tenter de survivre au déchirement.

Yves Kafka

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