« CE QUE J’APPELLE OUBLI », MISE EN BIERE D’UN MARGINAL

oubli

« Ce que j’appelle oubli » de Laurent Mauvignier Cie Les Marches de l’Eté – Jean-Luc Terrade / Le Glob Théâtre, Bordeaux / Création 31 mars dans le cadre de l’Escale du Livre et 1,5,6,7,8 avril.

Je me souviens de Samy Frey juché sur une bicyclette fixée au sol et qui, pédalant sur place, égrenait les je me souviens de Georges Pérec. Je me souviendrai désormais des petites foulées de Jérôme Thibault, courant sur place, et récitant d’une voix modulée Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, mis en scène par Jean-Luc Terrade au Glob Théâtre de Bordeaux.

Mais alors que le premier évoquait la mémoire de souvenirs nostalgiques du temps de l’après-guerre, le second nous immerge dans un drame contemporain dont la banalité n’a d’égale que l’atrocité d’une société faisant bien peu de cas de la vie d’un homme, surtout si ce dernier a le grand tort d’être un marginal.

« et ce que le procureur a dit, c’est qu’un homme ne doit pas mourir pour si peu, qu’il est injuste de mourir à cause d’une canette de bière (…) », c’est par ces mots que commence le récit de Laurent Mauvignier, introduit par une conjonction qui laisse à penser qu’il s’est passé quelque chose en amont, récit qui va se dévider en une seule longue phrase d’une heure pleine de respirations, d’accélérations, de ralentissements, toujours énoncé avec cette voix sans colère mais non sans violence, traversée par une émotion retenue et profonde qui s’instille en nous pour nous habiter sans recours de fuite. Car si le narrateur omniscient de ce fait divers réel – au centre commercial Carrefour de la Part-Dieu à Lyon, en 2009, quatre vigiles ont massacré un jeune homme de 25 ans pour avoir bu, sans la payer, une canette de bière -, transposé dans une œuvre qui fait littérature, s’adresse au jeune frère de la victime, à travers lui l’adresse de ce texte – devenu ici monologue théâtral – nous est destinée, à nous spectateurs, consommateurs de grandes surfaces et témoins urbains – mais trop souvent sans urbanité – de séquences mettant en scène des exclus.

Une heure durant – celle de l’agonie de l’homme ? – l’acteur, « éclairé » par un jeu de lumières savamment étudié, va courir sur place en dévidant le film intérieur de cette chronique d’une mort annoncée d’emblée, le mouvement étant le seul recours à l’effondrement face à l’horreur : surtout ne rien lâcher, garder l’équilibre en bougeant coûte que coûte, jusqu’au coup de tonnerre final annonçant la chute fatale. La chronologie des événements est quelque peu bousculée, seule compte leur convergence vers le même point : l’inanité d’une vie au regard d’une société gangrénée par la barbarie policée. Le visage de l’acteur, filmé en direct, est démultiplié par cinq téléviseurs alignés devant ses pieds tout le long de la scène où, en gros plan, on voit ses traits dire l’incrédulité, l’espoir, l’incompréhension, la peur, les souvenirs heureux du mourant, jusqu’à la séquence finale où les lèvres closes évoquent le silence post mortem alors que lui continue à retenir l’inéluctable. Au creux des mots qui se déversent, des images distordues par le chaos des chocs reçus – chairs tuméfiées, nez éclaté sous les coups assénés dans les réserves où l’homme a été conduit- se mêlent et s’entremêlent dans un flot continu…

Comment la vie de cet homme pourrait-elle s’arrêter si stupidement sur cette dalle de béton froid, au milieu de rangées de boîtes de conserves entreposées, sous les coups furieux de quatre jeunes vigiles qui ont juste son âge, lui dont la vie d’errance était tout sauf une existence morne ? Défilent les bords de Loire et ses aventures amoureuses matées par d’autres marginaux, ses rêves de voyage qui agissaient en lui comme s’il les vivait vraiment, son amour pour son jeune frère, ses phrases prononcées par sa mère attentionnée (« surtout mettez un slip propre au cas où vous auriez à aller à l’hôpital ») qui lui faisaient chaud au cœur les jours de solitude… Alors, il ne peut se résoudre à mourir pour si peu, car ce qui est scandaleux ce n’est pas tant sa disparition que ce qui la cause : pensez, une simple canette bue au vu et au su de tout le monde dans un rayon de supermarché, sans avoir réfléchi, il avait soif c’est tout, et sa gorge le brûlait…

On n’est pas loin d’un autre étranger à lui-même, L’étranger de Camus, dans un monde éviscéré de son humanité jusqu’à priver de sens la mort même : « ma mort n’est pas l’événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste dans ma vie c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur, cette mort tout le temps, tous les jours, que ça s’arrête enfin, je t’assure, ce n’est pas triste comme de perdre le goût du vin et de la bière, le goût d’embrasser, d’inventer des destins à des gens dans le métro et le goût de marcher des heures et des heures. »

Et puis ces quatre visages qui le surplombent, en quoi diffèrent-ils du sien ? Ils auraient pu soutenir ensemble la même équipe de foot, partager les mêmes verres au comptoir d’un café, draguer les mêmes filles, et leur vie à eux n’est certainement pas plus simple que la sienne… A savoir même si l’énergie qu’ils trouvent là dans les entrepôts du magasin à lui défoncer le portrait jusqu’à lui faire la peau, ils ne la puisent pas dans la rage qui les anime de se débarrasser de cette vie misérable qu’est la leur et qu’au fond d’eux ils voudraient piétiner… Alors, lui, à terre, s’accroche à des détails, le gel sur les cheveux de l’un d’entre eux, l’odeur poivrée du déodorant d’un autre, autant de sensations fugitives visant à les « raccorder » à l’humanité de la banalité. Mais c’est à la banalité du mal décrite par Hannah Arendt qu’il aura affaire, quatre pauvres types devenus des meurtriers sous l’effet des frustrations endurées et « libérés » par le pouvoir de l’uniforme délivré par le patron du supermarché qui les emploie.

Ainsi peut s’arrêter brutalement une existence, celle d’un marginal que l’on pleurera vite sous des paroles convenues avant de l’oublier aussi sûr que de son vivant on l’a ignoré ; « J’ai appris pour votre fils, dira-t-on au père, boucher, dans quel monde vit-on… », avant de retourner à ses affaires.

La mise en scène, les ombres et lumières de Jean-Luc Terrade, directeur artistique de la Cie des Marches de l’Eté et du Festival international des Rencontres de la Forme Courte, se plient avec une sobriété « parlante » aux modulations de cette longue phrase pour en accompagner les variations sans jamais souligner à l’excès le drame qui se joue. C’est ainsi que se laisse entendre l’insupportable et terrible banalité d’une exécution en règle. Jérôme Thibault, quant à lui se fait le sensible porte-voix, tout à la fois distancié et traversé par une émotion aussi tangible que discrète, « à fleur de peau », de cet homme anonyme à la mort « exemplaire ».

Yves Kafka

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