ENTRETIEN : MARION MUZAC, « LADIES FIRST »

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ENTRETIEN : Marion Muzac, à propos de « Ladies First », vu à Lille et à venir à Toulouse et Paris.

Ladies First organise la rencontre entre un groupe de 20 jeunes filles amatrices de danse, âgées de 12 à 20 ans et les pionnières qui ont forgé la danse dans toute sa modernité au début du XXème siècle. Sous l’impulsion de la chorégraphe Marion Muzac, accompagnée par Mathilde Olivarès et Jérôme Brabant, les ados venues des quatre coins de la France se sont emparées des noms et des danses d’Isadora Duncan, Loïe Fuller, Joséphine Baker et Ruth Saint Denis. Ladies First c’est le pari fort que la danse en 2016 est un mélange brut et énergique de cet héritage passé et des danses pratiquées aujourd’hui par ces filles là. Girl Power !

Inferno : Le projet Ladies First est né de quel désir ?
Marion Muzac : D’une part de l’envie de travailler à nouveau avec des adolescents, après un premier projet mené en 2008 en collaboration avec Rachel Garcia, Le sucre du printemps. D’autre part du constat que les hommes ont une forte présence à la fois sur les plateaux de danse et à la direction des institutions culturelles en France. En parallèle de mon métier de chorégraphe j’enseigne la danse à une majorité de filles, or quand on passe au niveau professionnel il y a soudain beaucoup d’hommes. Comment ça se fait, qu’est-ce qui se passe pour qu’à un moment la proportion s’inverse ? Dans l’histoire de la danse, un certain nombre de femmes ont pris des positions et des parti pris artistiques très forts. J’ai le sentiment que nous l’avons un peu oublié, que ces femmes n’ont pas la place qu’elles devraient avoir.

Qu’est ce qui rassemble ces pionnières ?
Toutes ces femmes ont un intérêt vif pour l’ailleurs, elles ont une forme de curiosité pour des cultures qui ne sont pas les leurs, chacune à leur manière. Isadora Duncan fantasmait la culture antique, son voyage en Grèce est une révélation, Ruth St Denis va s’intéresser à l’Asie, en particulier l’Inde et la Chine, Loïe Fuller est née en Amérique et va évoluer en France. Ces femmes vivent et contribuent à l’éveil des modernités sur un plan artistique, sociétal et technologique, c’est un moment de confluence, de bouillonnement. Ce qui m’a plu également c’est que des stylistiques différentes pouvaient être abordées par le prisme de leurs danses : le retour au corps et au mouvement naturels, l’exotisme et le primitivisme.

Le pari du projet est d’ouvrir des ponts entre la danse moderne du début du XXè et des danses du XXIè siècle, comment cela s’est-il passé ?
Pour entrer dans la danse moderne on a travaillé avec peu de sources, surtout des images fixes, quelques films. Je n’avais pas envie de travailler sur l’idée de restitution mais dans un rapport spontané et intuitif aux images, parce que c’est la façon dont ces ados s’emparent des choses.
Tout s’est dessiné au fur et à mesure avec elles, les filles avaient une grande marge de créativité pour investir dans le projet ce qu’elles sont. Des recoupements très simples sont arrivés. Une des filles de Toulouse pratique le Bollywood par exemple et elle a trouvé une connexion forte avec la danse indienne de Ruth Saint Denis. Il y aussi Joséphine Baker avec les danses jazz et le twerk qui fonctionnent très bien ensemble, les choses se sont transformées comme ça.

Est-ce que les filles ont aussi travaillé à partir de leurs propres héroïnes ?
Oui, on leur a proposé d’amener chacune deux images de figures féminines importantes à leurs yeux. Chacune a présenté qui elle avait choisi et pourquoi. Il y avait Beyonce, Rihanna, Rosa Parks, Simone de Beauvoir, Simone Weil, Olympe de Gouges, George Sand, une grande variété de noms et d’époques. On était surpris de voir qu’à leurs âges elles proposaient tout ça. C’était étonnant et ça résonnait très bien avec le projet, qui n’est pas de faire un manifeste féministe mais de déployer de multiples facettes de la féminité sans chercher à démontrer, appuyer, sans alourdir la pièce d’un message.

Pourquoi travailler dans trois régions différentes ?
L’idée du voyage était importante dès le départ. Joséphine, Ruth et Isadora ont voyagé à une époque où la traversée de l’Atlantique en bateau durait un mois, où le voyage était une vraie aventure. Il fallait que les filles l’expérimentent elles-mêmes et s’en saisissent. Pendant les temps de travail, à chaque vacances scolaires, les filles étaient hébergées les unes chez les autres, ce qui a créé du déplacement, des chocs culturels aussi. On sait qu’habiter le centre de Paris, la campagne picarde, Roubaix ou les alentours d’Uzès sont des réalités différentes mais qui l’expérimente de fait ? Faire le trajet entre Toulouse et Lille, quitter le foyer, c’est déjà un vrai voyage qui suscite certaines prises de conscience.

L’idée était aussi de constituer un groupe de jeunes filles qui mélange territoires, cultures, âges ?
J’avais envie de travailler avec une jeunesse qui est représentative d’aujourd’hui. On me renvoie souvent à l’idée d’un groupe représentant la diversité, mais on ne devrait même pas se poser la question, ce n’est pas un projet Black-Blanc-Beur c’est un projet fait avec des jeunes filles d’aujourd’hui, en France, point ! Elles viennent de fait de différentes cultures de part l’histoire que leur ont transmis leurs parents. Leur rapport à la danse est lui aussi diversifié, métissé, ce qui est génial par rapport à ma génération où la voie était toute tracée : on faisait de la danse classique, jazz éventuellement, pas trop de danse contemporaine, on était assez formatés et fermés. Alors qu’elles sont ouvertes et réceptives à beaucoup de choses.

Est-ce que la danse de Ladies First exprime une certaine idée d’un folklore en 2016 ?
C’est peut être français de penser qu’il y a une danse « savante » et une danse « populaire », une majeure et l’autre mineure. Le projet remet les choses au même niveau, il n’y a pas une danse plus intéressante, plus forte qu’une autre. On n’a pas besoin d’être savant pour avoir accès au Sacre du printemps ou à la danse d’Isadora. Quand les musiciens commencent à apprendre à jouer ils peuvent jouer du Mozart directement, personne ne se pose la question. En danse on a un rapport très différent au répertoire, c’est encore assez cloisonné. Ce projet est aussi porté par l’envie de dire que tout le monde pourrait avoir accès à ces oeuvres, chacun depuis sa pratique, sa vision des choses, ce n’est pas inaccessible.

Est-ce que le point de départ, qui était ce constat autour de la place des femmes dans la société a été discuté avec le groupe ?
Plusieurs conversations ont tourné autour du sujet oui. A l’occasion d’une rencontre à L’Echangeur- CDC Picardie les filles ont dit par exemple qu’elles trouvaient ça bien d’être entre filles, sans regard extérieur, rapport de séduction ou de compétition. Elles ont pu être à l’aise et affirmer ce qu’elles étaient, ce qui était primordial. Le fait d’être en groupe a créé une certaine solidarité, leur permettant de se sentir plus fortes, d’être plus sûre d’elles, sans aucun doute.

A voir la pièce on sent le groupe solide, totalement investi dans le projet et sur le plateau.
Oui, ce qui est bien c’est qu’elles s’emparent des choses, on peut compter sur elles ! Je m’en suis vraiment rendue compte quand on a été reçues par la ministre de la culture à Château-Thierry. On a du présenter des extraits de la pièce, à 11, on est toutes arrivées le jour même et on a eu une demi-heure pour se mettre d’accord, et elles ont tout pris en charge. Elles ont été géniales. Elles le disent d’ailleurs, elles ont le sentiment que la pièce leur appartient maintenant, et c’était tout à fait le but.

Marie Pons

Ladies First, les 2 et 3 avril 2016 au Grand Bleu, Lille dans le cadre du festival Le Grand Bain CDC – Roubaix.
Prochaines dates : 17 avril, L’Escale de Tournefeuille, dans le cadre du festival Nanodanses du CDC Toulouse. / 10 Juin 2016 à Uzès danse / 8 et 9 février 2017 au Théâtre national de Chaillot.

Photo Nicolas Doubre

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