TIAGO RODRIGUES, « BOVARY », THEÂTRE DE LA BASTILLE

BOVARY

Bovary, Tiago Rodrigues / D’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et le procès Flaubert / Du 11 avril au 26 mai / Théâtre de la Bastille.

On est tous un peu Bovary (nous aussi), on ne se trouve pas satisfait dans la médiocrité. On veut savoir s’il y a mieux que ce que le monde nous offre, un peu plus de choses pour rêver, une ivresse secrète à atteindre.

La forme de Tiago Rodrigues est belle et bonne, le procédé de jeu des acteurs juste et captivant, mais que veut-on nous dire ? Ou la question juste serait-elle plutôt : veut-on nous dire quelque chose ? Première chose : c’est un plaisir pour les amoureux de littérature. Oui quand on aime Flaubert, Balzac, Zola, ces écrivains éclairés, observateurs sans fard de cette époque troublée. Après le grand Romantisme du début du XIXème siècle, les auteurs explorent leurs époques avec des yeux de loups, en quête de toutes les tars et absurdités de l’homme, pour trouver parfois sous la crasse la beauté. Mais en sortant de salle, on se regarde les mains et on se questionne, sont-elles un peu vides ? On nous parle de l’artiste passeur de subjectivité et de symboles (n’utilisons pas le grossier mot de message), ici l’objet prend une tournure presque exclusivement pédagogique et nous manquons cette subjectivité flaubertienne qui fut tant décriée et encensée.

Le texte et le procès qui lui fut fait sont exposés ici avec brio et finesse, et l’on se délecte de la spontanéité et de la présence de grands acteurs qui s’amusent devant nous. On s’amuse avec eux. Gustave Flaubert et tous ses détracteurs ressuscitent sous nos yeux, et l’immortelle Emma Bovary qui n’est plus alors un être de papier.

Flaubert explique que les paroles prononcées contre lui lors du procès licencieux de Madame Bovary, voire contre le personnage d’Emma, doivent être conservées pour témoigner de « la stupidité qui règne à notre époque ». Des mots qui (ré)sonnent à nos oreilles.

De quoi parle t-on quand on parle de Madame Bovary ? Parle t’on de la liberté de vision de l’artiste ? De l’importance de l’art dans une société aveuglée par les règles, les régulations, les inflations, les infatuations…? De l’indécence de la censure qui agit au nom de la pudeur publique et de la morale religieuse ? Il y a plusieurs lectures et multiples regards sur ce chef d’œuvre : l’œil du lecteur, l’œil du public, celui de l’Etat, l’œil qui regarde dans la direction de la liberté (capacité ?) de l’individu à rêver, à se rebeller face à ce que le monde lui offre, ou plutôt face à ce qu’il ne lui offre pas ou si peu, pas tout à fait, voire plus du tout. Une insatisfaction du réel que l’imaginaire, lui, peut combler un instant.

Sur le plateau, on alterne entre décryptage littéraire sous forme de commentaire linéaire, et incarnation. Les acteurs jouent le procès puis, sans crier gare, jouent les personnages dont ils font eux-mêmes simultanément le procès. Ils glissent de l’un à l’autre sans pudeur et nous emportent dans leur jeu. Le roman est décortiqué sous tous les angles possibles, mis à plat, donné en offrande au spectateur sous forme de squelette. Désosser l’art pour le comprendre, ou le défendre, est-ce lui soustraire son mystère et sa magie ? Questionner les intentions de l’artiste, lire sous la loupe de sa vie, de ses moindres faits et gestes quotidiens, est-ce spolier une œuvre de sa nécessité première ? Rêvée et être rêvée. « L’homme n’est rien, l’œuvre d’art est tout ». Une fois née, expulsée du crâne de son créateur, elle a sa vie propre, dans celui même du lecteur. A quel point le producteur d’une œuvre guide t’il la subjectivité de son récepteur ? La moralité/l’immoralité, le bien/le mal sont les grands thèmes discutés lors de ce procès. On glisse rapidement du procès du roman au procès du personnage, les acteurs dérapent tels des êtres flaubertiens. Mais Emma n’était-elle pas Flaubert lui-même ?

Moïra Dalant

Avec Jacques Bonnafé, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios, Ruth Vega-Fernandez

Photo Pierre Grosbois

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