ENTRETIEN : JORDI COLOMER, LA PLACE DE FAIRE ENSEMBLE, LA FICTION, L’UTOPIE

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ENTRETIEN. Jordi Colomer : X-Ville / galerie Michel Rein / 9 janvier – 5 mars 2016.

Inferno : Comment le médium filmique s’est-il imposé dans votre travail ? Comment s’articulent l’architecture et la caméra ? La question des échelles est passionnante dans vos vidéos.
Jordi Colomer : A un certain moment, je faisais plutôt de la sculpture, en lien avec le théâtre et l’architecture, une pratique nourrissant l’autre. Vers la fin des années 90 je construisais de sortes de villes dans mon atelier, que je filmais avec une petite caméra VHS domestique – A, B, C, ETC. (1997 – 1999). Très vite j’ai trouvé intéressante l’idée de ce personnage qui passait ses nuits à construire et démolir des villes, et cette action, proche de la performance. Il y avait toujours cette ambivalence entre la représentation de l’architecture comme une maquette, mais aussi comme un décor appelant la fiction. Le fait de filmer ces agencements avec un mouvement de travelling évoquant le passage d’un train était déjà un acte de fiction.

J’ai très vite senti le besoin d’incorporer ce genre de personnage à même de manipuler les objets, les maquettes et faire changer un espace. A la base, il y a l’idée d’une sculpture qui ne dure pas, qui disparait et qui change, d’une sculpture dans la durée. Quels gestes cet objet pouvait-il inviter ? Pour SIMO (1997) j’ai proposé à une comédienne de théâtre de performer des actions très banales dans ce décor, animer des objets que j’avais utilisés auparavant dans mes installations, leur donner une durée. Le fait qu’elle soit naine posait tout de suite la question de l’échelle des objets et de la proportion, du trop grand ou du trop petit.

La caméra permettait de rassembler plein d’intérêts disparates : la sculpture, le théâtre, la scénographie, proche d’une sculpture qui change, des éléments d’architecture, des objets banals, des actions performées.
J’étais également intéressé par cet espace entre les gradins et la scène. Il ne s’agit pas juste d’une ligne, c’est un lieu de passage entre les deux. Dans ma pièce LES JUMELLES (2001) je souhaitais voir s’il pouvait être habitable, si on pouvait se tenir dans cet espace entre, sans basculer d’un côté ou de l’autre.

Inferno : L’objet, la maquette, la sculpture, le décor – comment ces catégories s’activent et se chevauchent dans votre travail ?
Jordi Colomer : Ce qui m’intéresse dans la notion de décor est cette idée d’un objet qui a une durée déterminée, qui sert à une action précise, pour un temps limité, qui rend finalement possible cette action, qui se situe davantage du côté de la fiction, où qui pose la question de la frontière entre le réel et la fiction. Plus la facture de l’objet est schématique, basique – un carton qui se montre en tant que décor, tout en étant la maquette d’un vrai objet – plus s’affirme sa vocation à servir à autre chose. La sculpture ne pose pas la question de la fiction, l’objet sculptural a un statut propre.

Inferno : Qu’en est-il de l’engagement du corps dans un projet comme ANARCHITEKTON (2002 – 2004) ? Cette vidéo me semble marquer le début d’une série d’expérimentations sur divers modes d’investir la ville, à différents niveaux.
Jordi Colomer : Dans mon parcours, il y a eu cette première période du studio, de l’atelier, d’un monde de fiction clos autour de ces objets, qui a abouti à une œuvre qui s’appelle Le dortoir (2002), une construction de dix étages où presque tous les objets étaient fabriqués à l’échelle 1. J’avais quelques moyens techniques du cinéma, une équipe. Nous détruisions après chaque séquence pour construire un nouvel appartement. Mais à la fin de ce tournage je me suis dit qu’il fallait sortir de ce monde fermé, qu’il fallait ouvrir la porte et aller dans la rue, se confronter à la ville, en y ramenant quelques objets de ce monde de fiction et les mettre à l’épreuve du réel.

ANARCHITEKTON pose la question de l’échelle et du rôle de l’individu dans la ville. Qu’est ce que se confronter avec des maquettes ou des modèles d’architecture qui deviennent parfois plus importantes que les véritables architectures ? Il y a aussi une sorte de renversement à l’œuvre, car la ville devient le décor de l’action et l’idée de parcours donne le sens du travail.

Ensuite il y a eu une vidéo qui penchait ouvertement du côté de la fiction, Un crime (2004), un exercice de décontraction des éléments de la fiction. Au lieu de mettre en scène et en images le texte de ce fait divers pris dans un journal, nous l’avons montré littéralement avec l’aide d’un groupe d’habitants de Cherbourg qui investissent les lieux mentionnés dans l’article. Toute une méta-fiction était à l’œuvre, avec le côté un peu brechtien de ce chœur d’anonymes qui voulait raconter une histoire. Il s’agissait de mobiliser autrement les éléments de la fiction : sortir de la simple dramatisation d’un scénario, faire du texte la matière objectale du travail – une sorte de sculpture dans la rue, un court-circuit de plusieurs éléments.

Une autre constante de mon travail est cette propension à utiliser la scène de théâtre comme le socle d’une sculpture. Le fait de monter à quelques centimètres du sol entraine un changement de statut : on prend la parole, on joue, on a une certaine autorité. Cela est à l’œuvre dans Crier sur les toits (2011), vidéo tournée à Rennes. Dans ces hauteurs nous sommes comme sur une grande scène, à l’échelle de la ville.

Les éléments de la représentation sont toujours actifs dans mon travail. Le décalage entre la carte et la ville pointe cet autre décalage entre la représentation et l’idée qu’on se fait de la réalité, qui est à son tour une autre représentation. Je souhaitais énoncer cette série de mises en abime et rappeler qu’il faut garder une distance critique par rapport aux représentations. Je crée toujours des objets critiques qui permettent d’avoir un recul à l’intérieur de la fiction. Il faut l’accepter, se laisser porter par elle, tout en gardant une tension avec un état critique, tout en étant conscient qu’il s’agit de jeux de miroirs.

Inferno : La place de l’utopie est essentielle dans des œuvres comme L’Avenir (2011) ou encore X-VILLE (2015). Elle semble nourrir en profondeur les processus de travail.
Jordi Colomer : L’espace imaginaire proposé par l’utopie est un passionnant sujet de recherche qui passe encore une fois par des éléments de représentation. L’Avenir part des utopies de Fourrier, mais aussi de la seule représentation dessinée qu’il existe d’un phalanstère. Nous construisons une maquette, cela reste une représentation, un modèle, mais tout ce qu’il se passe autour est très intéressant. Le groupe a été créé d’une façon complètement aléatoire et hasardeuse dans l’élan de faire quelque chose, porter cette utopie, la réaliser ne serait ce que dans le plan de la fiction. Il m’importait de laisser entrevoir que pour créer cette fiction, il y a eu des moments de vérité restés hors-cadre. Le tournage est finalement l’excuse pour convoquer des personnes à cette action collective. Mais de toute cette énergie ne restent que des images, des traces de ces moments de vie et de partage. Encore une fois il faut laisser deviner qu’à l’origine de ces images, il y a eu des moments de vie.

Inferno : Vous faites jouer le hors-cadre. Mais dans X-VILLE, vous montrez également ces processus à l’œuvre.
Jordi Colomer : La vidéo raconte comment ces images sont en train de se fabriquer, de devenir des images. J’aime de plus en plus montrer qu’on fait des choses qui sont en train de s’improviser ou de s’ordonner sur place, avec la caméra comme témoin. Cela se passe d’un côté et de l’autre de la limite, dans le doute, entre le jeu et le réel.

Inferno : Etes-vous dans ces moments-là celui qui réunit les conditions de possibilité, derrière la caméra, dans la position de l’architecte démiurge ?
Jordi Colomer : J’essaie de provoquer la possibilité d’une situation : un moment qu’on vit très intensément parce qu’il se définit par une durée limitée et un énoncé singulier, en dehors du quotidien. Ce qui est valable également dans le cas de la dystopie, comme dans NO SINGING (2012), un croisement entre Mahagonny de Brecht et le lieu réel où un projet de Las Vegas pour l’Europe (Euro-Vegas) était prévu en Espagne. Un texte, des livres, des dessins de Fourier ou de Yona Friedman ou des casinos. La première question est celle du lieu. Une fois que la boule de neige est lancée, elle grandit toute seule et développe des possibilités autres. J’interviens assez peu. J’aime que les choses se passent par elles-mêmes. Il faut laisser des marges de liberté à l’intérieur de ce qu’on a énoncé. Je suis toujours près de la caméra, spectateur, en train de cadrer.
Les objets utilisés dans ces films permettent toujours d’ouvrir un spectre plus large de possibles. Je suis attentif aux actions générées et j’essaie de les saisir.

Inferno : Ces énormes cartons peints utilisés lors du tournage de X-VILLE créaient une atmosphère particulière dans les espaces de la galerie Michel Rein. Parlez nous de cette installation qui accompagnait le film.
Jordi Colomer : Il s’agissait d’exprimer d’une certaine manière le caractère déceptif de l’objet qui a servi à faire ce film. L’installation crée dans l’espace d’exposition cet effet de fiction, elle rend manifeste cette capacité étrange que nous avons tous de produire de la fiction constamment – c’est une drogue très puissante et il faut être conscient qu’elle a des effets hallucinogènes.

Inferno : Vos œuvres ont une dimension politique, celle qui consiste à fabriquer de l’en commun. Est-ce quelque chose que vous développez à partir de votre seule position de plasticien ou aussi depuis votre place d’enseignant ?
Jordi Colomer : Les petites communautés qui se créent autour de chaque vidéo sont finalement des maquettes de la société telle que j’aimerais l’imaginer. J’essaie de donner un maximum de liberté à l’intérieur de conditions données. Evidement, la question de l’autorité et de l’auteur se pose toujours. Je tiens à mettre en place des processus de travail qui sont cohérents avec le sujet.
Admirez.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

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photos copyright the artist / Galerie Michel Rein

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