WILLIAM KENTRIDGE : UNE FRESQUE MONUMENTALE A ROME AVANT LES ELECTIONS

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Rome, correspondance.
William Kentridge: une fresque politique monumentale à Rome avant les élections par Raja El Fani.

Embouteillage et foule impressionnante sur les bords du Tibre à Rome pour «Triumphs and Laments» le spectacle en plein air de William Kentridge présenté jeudi soir 21 avril : les ombres en procession et en musique de personnages illustres projetées sur les remparts du Tibre, un fleuve chargé d’Histoire que Kentridge compare au Styx, le fleuve des Enfers de la mythologie grecque.

Une première dans le centre de Rome qui est sous tutelle depuis la découverte en 2015 d’une mafia locale infiltrée partout, véritable fléau pour la vitalité de la ville, couronné par un Jubilée, sinon énigmatique, du moins imperceptible. Les Romains ont donc répondu présent au seul grand événement culturel de la Capitale italienne précédant les élections municipales de juin qui s’annoncent très tendues.

Malgré le profil bas de l’administration du Commissaire spécial Tronca et une vie culturelle figée en contraste avec le dynamisme de Milan, Rome s’accorde une bouffée d’oxygène avec l’arrivée d’un artiste de renommée mondiale, William Kentridge, célébré par tous les musées de la capitale jusqu’ici endormis et tout à coup synchronisés sur le même événement.

Alors que le Premier Ministre Renzi est occupé à booster le développement de Florence (son QG) qui s’apprête d’ailleurs à accueillir Jan Fabre et Ai Weiwei après Jeff Koons, et avec le musée des Offices en rénovation, Rome restée trop longtemps en sourdine refait surface avec le projet colossal de Kentridge dont l’exclusivité cache toutefois une opération politique.

Kentridge et l’association américaine responsable du projet sur le Tibre, «Tevereterno», ont mis plusieurs années avant d’obtenir l’autorisation de créer la fresque (par décapage écologique) sur un demi kilomètre de remparts en plein cœur de Rome. Comme par miracle, la procédure administrative s’est débloquée cette année: une victoire pour l’association Tevereterno, soutenue par l’ambassade américaine et liée à l’Unesco, qui obtient du même coup les droits exclusifs de l’exploitation culturelle du Tibre jusqu’en 2034. Une victoire aussi pour les forces politiques qui ont su et sauront se rattacher à ce qui débute plutôt comme un monopole.

À analyser de près les 80 figures de dix mètres de haut représentées par Kentridge sur le Tibre et que seul la pollution effacera, Triumphs & Laments a tout l’air d’un travail subventionné. La liste complète des figures n’a jamais été annoncée, mais durant ses multiples conférences Kentridge en a mentionné plus d’une: la louve romaine, Romulus et Rémus, César, Cicéron, Giordano Bruno, un Pape non identifié, une victoire ailée, les corps de Pasolini et Aldo Moro assassinés, la statue équestre de Marc Aurèle conservée au Musée du Capitole (siège de l’Hôtel de ville de Rome), la statue de Sainte Thérèse en extase du Bernin, puis Anna Magnani, Mastroianni dans la Dolce Vita, la femme de Garibaldi, la manifestante tuée par la police Giorgiana Masi, Mussolini… un enchaînement anachronique des symboles souvent tragiques de l’Histoire de Rome tous rigoureusement revisités – ou plus précisément altérés – selon la fantaisie de l’artiste.

La Louve romaine se retrouve ici décharnée, les frères Romulus et Rémus qu’elle allaite remplacés par des cruches, Mastroianni et Anita Eckberg enlacés dans une baignoire en guise de Fontaine de Trévi, et d’autres malicieux affronts à ce qui constitue l’identité nationale italienne. Un peu comme si sur les quais de Seine, on autorisait Kentridge à altérer pêle-mêle nos symboles français tels que Jeanne d’Arc, la femme de Napoléon, Joséphine, Marat, Jaurès, Brigitte Bardot et Alain Delon.

Ce qui étonne dans l’affaire Kentridge à Rome ce n’est pas la liberté de l’artiste, mais la désinvolture institutionnelle. À moins que toute cette autodestruction ne participe du renouvellement de l’image de Rome.

Les motivations scientifiques de Kentridge pour ce projet monumental reposent officiellement sur des principes poétiques, où seul le leitmotiv postmoderne sur le thème du «dialogue» volontairement anachronique justifie des juxtapositions arbitraires.

Rapidement interrogé sur son choix iconographique, Kentridge m’a répondu que son seul objectif est de favoriser la libre association chez les spectateurs. Kentridge est-il conscient de la portée politique de sa fresque? Kentridge admet avoir eu vaguement écho de l’actualité politique italienne mais me précise n’avoir eu aucunement l’intention de créer des connexions polémiques, la complexité de la politique italienne aujourd’hui l’en aurait de toute façon dissuadé, m’a-t-il assuré.

Raja El Fani.

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Photos Raja El Fani

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