ENTRETIEN : BRUNO GESLIN, « CHROMA »

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ENTRETIEN : Bruno Geslin.

Bruno Geslin est artiste associé au théâtre de Nîmes, scène conventionnée pour les écritures contemporaines. Metteur en scène du désir et de l’entremêlement entre Eros et Thanatos, il dresse, depuis près de vingt ans, le portrait du sexe masculin érigé en idole morbide. Depuis peu, il est aussi artiste associé à l’ESAT de La Bulle Bleue à Montpellier pour inspecter l’écriture de Fassbinder, en collaboration avec Evelyne Didi et Jacques Allaire.

Inferno : Que faites-vous ici ?
Bruno Geslin :
Je bois un café (rires). Ce que je fais à Nîmes? Sur terre? J’habite sur à Nîmes depuis 4 ans. J’ai vécu à Paris pendant une vingtaine d’années. J’ai rencontré François Noël, le directeur du théâtre quand j’ai mis en scène Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée… François a programmé le spectacle, on s’est rencontré et depuis c’est un partenaire fidèle qui programme et coproduit les spectacles. Après vingt ans de vie parisienne, j’ai eu envie de nature et d’air frais donc j’habite dans la garrigue avec mes animaux.
Ce que je fais sur la terre, je le cherche encore, je trouverais peut être un jour.

Comment êtes arrivé à la présentation de Chroma, votre dernier spectacle autour de la vie et de l’œuvre de Derek Jarman ?
Je travaille souvent sur le principe de la monographie. Pierre Molinier, Joë Bousquet… Un spectacle, c’est un travail qui prend quatre à cinq ans de ta vie -je fais beaucoup de recherches- donc je côtoie quelqu’un, qui prend un place assez importante dans ma vie. C’est la possibilité d’avoir une discutions intime avec quelqu’un que je n’ai pas eu la chance de connaître, avec des parcours et des œuvres vraiment singulières. Comme je n’ai pas eu la chance de les rencontrer en chair et en os, je les convoque pour passer du temps avec eux et ils m’élèvent, dans les deux sens du terme.
Derek Jarman qui est un peintre, jardinier, perforateur mais c’est avant tout un artiste parce qu’il a une vision de la vie et qu’il nous apprend à regarder autrement. Je l’ai d’abord connu par son cinéma, il y a longtemps. J’ai commencé à faire des recherches. Ma lecture en anglais est trop laborieuse, et il n’y a que deux livres qui sont traduits en français Chroma et Un Dernier jardin.
C’est vraiment fort cette histoire du dernier jardin, je pense que tu comprends le bonhomme dans cette histoire de jardin. Il a commencé à faire son jardin alors qu’il était déjà très malade. C’est une ancienne cahute de pécheur, c’est un endroit très étrange avec des épaves de bateaux échouées, un vent très présent et cette utopie de vouloir faire un jardin dans ce milieu si hostile. C’est assez incroyable : plus la force s’échappe de lui, plus la vie le quittait et plus le jardin devenait épais et luxuriant. Comme si, d’un seul coup, toute cette force là était recueillie par le jardin. Son ami continue de s’occuper du jardin, il y a des gens qui se déplacent du monde entier pour venir voir le jardin modeste de Derek. Ce qui est magnifique, c’est de voir cette végétation au milieu de ce désert de galets. Ça parle tellement de lui, c’est symbolique cette histoire de jardin, c’est le symbole même en toute sa vie.
Le combat, la résistance, la ténacité.
Il faut dire que sa vie d’artiste n’a pas été si simple. Il a fait beaucoup de films en super huit car il aimait ça mais aussi pour des raisons financières. Caravaggio, qui est le film pour lequel il a eu le plus d’argent devait se tourner en Italie et il n’a jamais réuni l’argent à temps. Il a fait un film en super huit en attendant les financements. Et finalement, il a loué un énorme entrepôt et il a recréé une Italie, en plein hiver. Il a recréé l’Italie de sa mémoire et en fait de nécessité, il a inventé un langage. Cette Italie du souvenir est sans doute beaucoup plus intéressante que la réalité. Il a passé sa vie à transformer les contraintes en écritures finalement
Et il a eu du courage face à sa maladie puis qu’il a été un des premiers à annoncer publiquement sa séropositivité à une époque où c’était assez compliqué.
J’ai vu des images où l’on voit que la maladie fait des ravages et il y a un moment où on le voit, très fatigué, il flotte dans un costume blanc trois fois trop grand et en même temps, il avait un rire extraordinaire. Il adorait transmettre, c’est un érudit brillant et on voit cet être qui doit faire un effort même pour marcher et il arrive à transmettre de la joie, de l’amour, comme un danseur. C’est très émouvant.
J’ai mis assez longtemps à construire ce spectacle. A l’image même de Derek Jarman, ce que j’avais envie de construire, alors que c’est quelqu’un qui perd la vue, la vie, alors que c’est un sujet grave, il fallait transmettre avant tout de la vitalité du désir, de se battre et d’avancer. Et Chroma s’est construit comme une célébration de la vie. À chaque page dans ce dernier récit, il y a toujours ça, cette élégance où on te fait partager quelque chose sans te le faire porter.

Finalement dans les monographies, vous posez sur le plateau de la chair et de l’os. Quand vous rencontrez les gens spirituellement par les livres, vous les rencontrez charnellement par la scène.
Ce qui m’intéresse, c’est convoquer et on a cette chance avec le théâtre, cet outil un peu étrange. Des fois on convoque mal, la convocation est raté, personne ne répond. C’est une façon de continuer le dialogue. Molinier parlait de survivance, il disait qu’à travers son œuvre, quelque chose de lui continuait à vivre. Le dialogue se fait avec leur œuvre, mais il y a une chose de vibration qui perdure. C’est une œuvre mais aussi un témoignage, ça correspond à un moment très particulier, les problématiques ont beaucoup changé, on n’est plus dans les mêmes questionnements. C’est aussi le portrait d’une génération, ce sont des gens qui ont réussi à attraper quelque chose de leur époque. C’est grâce à eux qu’on a la mémoire de la mélodie sensible d’une époque. Le rapport de la transmission est vraiment très important. Tu sens qu’ils ont construit leur œuvre. Il faut appréhender le travail comme un détective, c’est un jeu de piste. Avec Joë Bousquet c’est infernal ! Il y a quelque chose de plus important qu’eux, c’est leur œuvre.
Et c’est vrai que là quand tu travailles sur des personnes et des œuvres aussi fortes il y a quelque chose de l’ordre de la transmission. Pour les acteurs aussi, ils sont fortement habités, c’est une incarnation. C’est quelqu’un qui vient leur chuchoter dans l’intimité une parole forte qui vient toujours croiser tes propres questions d’humain, d’artiste aussi.

L’œuvre et aussi forte que la vie ?
Ils ont tellement investi leur vie à l’intérieur de leur œuvre qu’à un moment donné, l’œuvre devient autonome. Ils y ont mis beaucoup de vitalité. Mais cette œuvre là, ils l’ont nourri par leur vitalité. Chez Molinier c’est au sperme, il y a quelque chose du corps.

Vous, votre œuvre est autonome ?
On ne peut pas parler d’œuvre pour moi, je suis en travail, j’essaie de construire un chemin, ce n’est pas un spectacle puis un spectacle, mais ce serait bien prétentieux de parler d’œuvre.
Et puis ce qui est intéressant avec le théâtre c’est que c’est écrire sur du sable, il y a cette chose là qui est de l’ordre de l’éphémère. Un spectacle fini par chasser l’autre et c’est très bien comme ça, c’est écologique.
Ce qui me rapproche d’eux, ce n’est pas la construction d’une œuvre mais un rapport à l’artisanat. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de cette construction patiente, précise : on n’est pas des machines. Je me reconnais dans ce rapport au faire, qui reste à échelle humaine. Le point commun chez les trois, c’est qu’on est très très lointain d’une industrie. Ils partagent une forme de malédiction qu’ils assument mais ils n’ont jamais été dans l’industrie, toujours à la marge de quelque chose. Ils ont toujours eu une place très à part, ce sont des moutons noirs, des gens qui aiment bien les chemins de traverse.

En quoi ce que vous faites, c’est du théâtre ?
Je ne suis pas vraiment sûr que ça en soit. On est sur un plateau, il y a des langages scéniques : l’image, la vidéo, la scénographie, l’écriture musicale, les interprètes. Il y a plein de langages croisés comme ça. Après, au final, je n’en suis pas totalement persuadé. Il y a des spectateurs donc il y a un échange avec le plateau. La forme même s’est nourrie de plein de langages différents, je ne me considère pas comme un chorégraphe mais il y a un travail sur le corps, sur le mouvement.
C’est une performance dans le sens où il y a quelque chose qui doit se passer pendant 1h30 devant des spectateurs donc on n’est pas dans l’installation. Je veux me rapprocher le plus de ce que j’ai entendu de la poésie de Derek Jarman.

Alors pourquoi une performance et pas une installation par exemple ?
Ce qui m’intéresse c’est le moyen d’expression. Un jour, si je n’ai plus de financements je trouverais une autre écriture, je continuerais à raconter des choses. Aujourd’hui le plateau est un endroit où tu peux croiser les gens. Même si c’est un travail de solitude, il y a un groupe qui vit et traverse des choses ensemble. Parfois dans la douleur, parfois c’est compliqué de se sentir perdu. Ce n’est pas la peur de l’échec mais c’est la peur de passer à côté. Quand tu t’attaques à des artistes comme ça, tu dois être à leur service, une courroie de transmission.

Vous racontez les autres mais est ce que ce n’est pas aussi pour se raconter soi ?
Ce qui est assez drôle, c’est que Derek Jarman était aussi fasciné par la monographie. San Sébastian, Caravage, Wittgenstein… Je trouve que c’est une façon polie, c’est une autre manière de se raconter. J’éprouve toujours un peu de réticence à ça. Il y a beaucoup de gens qui ne parlent que d’eux. Il y a une forme d’indécence qui me gêne. Cette parole là de l’intime, si elle n’est pas transcendée par quelque chose de plus grand, il y a une forme d’ego qui me gêne. Il y a plein de manières de se raconter, on n’est pas obligé de parler de son quotidien, de ses échecs, de ses amours. Tout ça c’est de l’ordre du micro-événement. C’est difficile de transmettre aux gens, sauf si tu transcendes vers quelque chose d’universel. Ils partent de l’intime mais ils trouvent quelque chose qui va vers les gens. Il y a une mode un peu partout où on est obligé de parler de la perte de sa mère dans un spectacle de cirque et moi, ça me met mal à l’aise. Cet espace public doit être respecté. Quelque chose qui est de l’ordre de l’anecdote, même si c’est une anecdote importante. Si tu ne trouve pas un chemin de transcendance, ça m’intéresse assez peu.

Quels sont vos protocoles pour créer cette transcendance ?
Ce n’est pas moi qui l’a crée cette transcendance, c’est Derek Jarman. Tout son parcours par rapport à la maladie, il arrive à transcender cette expérience et nous transmettre quelque chose du désir de continuer de se battre. C’est en ça que c’est magnifique. Il trouve toujours une manière de transmettre quelque chose. C’est de l’ordre de l’intime et en même temps, chacun est accueilli. Tu n’es pas face à quelque chose. C’est comme les couleurs, c’est sur un principe d’évocation. Il ne te met pas face à son idée sur la couleur mais ce qu’il essaie de faire c’est de réveiller le chemin qui t’amène à ta propre expérience, à ton propre vécu par rapport à cette notion de couleur. Il y a quelque chose qui n’est pas excluant. C’est quelqu’un qui doute, qui n’affirme pas.
Je travaille sur Fassbinder et il filme à hauteur d’homme. Ce qui m’intéresse, c’est les autres. Cette élégance : dans Chroma, il a trouvé un endroit où il partage et il donne accès en racontant son parcours. Il y a quelque chose de vraiment généreux.
C’est assez complexe parce que c’est de l’intime partagé. Et de temps en temps en art on assiste à un intime recroquevillé. On nous demande d’être de simples spectateurs de ce récit qui ne nous concerne pas et c’est gênant quand ça se passe.
Je ne vais pas convoquer 500 personnes pour parler de la vie de Bruno Geslin, ce n’est pas intéressant.
En revanche, je peux raconter le dialogue que j’ai avec des artistes. Il y a un rapport de dialogue : tu n’es pas obligé de formuler quelque chose de définitif pour être présent à l’autre.

Propos recueillis par Bruno Paternot

CHROMA

1 – Bruno GESLIN – copyright Stephane Barbier – 2- Chroma © Bruno Geslin

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