LOIS WEINBERGER, « SYSTEMA NATURAE », SALLE PRINCIPALE

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Lois Weinberger – Systema Naturæ – Salle principale – 20 mai – 18 septembre 2016

A l’angle de la rue de Thionville et de la rue des Ardennes, après un passage sous le pont du chemin de fer de la petite couronne, sur une parcelle de terrain vague gagnée par les herbes folles, plusieurs sacs de raphia remplis de terre interpellent le regard. Il s’agit du Jardin portable, Portable garden (2015), de Lois Weinberger.

Cette installation d’art contemporain répond à un protocole à la fois simple et extrêmement généreux, qui prend en compte les aléas de la nature et fait confiance aux graines sommeillant dans les mottes de terre, emportées par le vent ou par les oiseaux. Les pluies des dernières semaines ont certainement favorisé le développement de ces jeunes plantes rudérales. Nous sommes loin des 1500 sceaux du Jardin éphémère que l’artiste avait placées sur le parvis de la gare de Rennes lors de la Biennale de 2012, néanmoins la nouvelle itération fait résolument signe dans le paysage urbain. Cette initiative est emblématique de l’engagement de Maryline Brustolin pour la présence d’un art exigent et accessible dans le 19ème arrondissement de la capitale. La jeune directrice de Salle principale a choisi d’installer sa galerie au rez-de-chaussée tout en transparences d’un bâtiment conçu par les architectes Lacaton & Vassal, connus, entre autres, pour avoir réhabilité le Palais de Tokyo. Cette ouverture de l’espace à la rue est essentielle, tout comme les scénographies modulables imaginées par Patrick Bouchain à partir des panneaux de décor de théâtre qui relèguent l’espace de travail à de véritables coulisses.

Garden (1997 – 2015) répond à l’installation dans l’espace public. Dans les épaisseurs toujours humides de ce tas de journaux, ce plant de lierre a choisi son terreau de prédilection. L’œuvre intègre la dimension imprévisible, incontrôlable, capricieuse et obstinée du vivant. En perpétuelle transformation, elle s’accorde aux rythmes de la sève végétale. Quelque chose de nettement plus cruel est en jeu dans cette autre pièce de Lois Weinberger, Mobile Landscape (2003), qui semble au premier abord décliner le même principe, cette fois-ci dans un container en aluminium sur roulettes. Un brin d’herbe y a éclos, encouragé par la luminosité naturelle ambiante. Pourtant la consigne est claire : pas d’intervention possible ! Apparue inopinément, un mois et quelques jours après le vernissage de l’exposition, issue d’une graine égarée, signe de l’entêtement de la vie, y compris en milieu hostile, cette menue plante est vouée à dépérir après avoir épuisé les dernières ressources d’humidité de ce tas de terre. A l’extérieur, sur la parcelle à l’angle de la rue de Thionville et de la rue des Ardennes, elle aurait eu plus de chance. La clôture, la dialectique intérieur / extérieur constituent l’une des problématiques qui sous-tendent l’œuvre de Lois Weinberger depuis les années 70 et ses Wild Cubes en sont certainement le meilleur exemple. Enclosure, (Berlin, 1994) et Green Entrance (2002), respectivement encre et pastel sur papier, présentés sur les cymaises de Salle Principale en témoignent également. Maryline Brustolin a réuni pour Systema Naturæ, cette première exposition monographique qu’elle dédie à l’artiste autrichien, un ensemble de pièces qui ponctuent le parcours à la fois riche et cohérent, nourri par des intuitions qui gardent aujourd’hui encore une terrible actualité.

Une croix composée à partir des bons de réduction de supermarché, Oh God, Give me Discount, (Stams/Tyrol, 1976), dit le nom de la nouvelle religion consumériste. Lois Weinberger nous apparaît dans une photo noir et blanc de 1980 en tant que chercheur de terrain, au plus près de l’articulation entre nature et culture, le regard plongé dans la broussaille. Il a déjà commencé à œuvrer à sa Ruderal Society, installée depuis 2004 à Mirror Factory, dans la Basse Autriche. Affichée sur l’un des murs en béton brut de Salle principale, une lettre de Pierre Bal-Blanc, ancien directeur du CAC de Brétigny et curateur associé à la prochaine Documenta de Kassel, éclaire quelques uns des enjeux de ce projet au long cours. Ainsi la subtilité des interactions avec le biotope, selon ce principe du renoncement volontaire qui favorise les rapports spontanés entre les plantes et confère aux œuvres leur fertile non-finitude. Ainsi ces zones incertaines laissées libres à leur propre activité, dans toute leur variété induite par les nécessités du présent, véritables territoires existentiels, selon le syntagme que Bal-Blanc emprunte à Félix Guattari. Cette correspondance éclaire également cet autre projet imaginé par Lois Weinberger, pour la décharge de Hiriya, aux abords de Tel Aviv. Present Time Space (1998), dont trois photos sont exposées sur les cymaises. L’entre-temporalité et la dimension souterraine défendues par cette proposition, ainsi que la collection de plantes de ce jardin séculaire, se retrouvent à juste titre épinglées par le curateur qui les considère comme de possibles paradigmes d’une pensée muséographique à venir. Le véritable jardin est à trouver en dessous / dans la terre / on y descend / c’est le seul moyen de le percevoir – et au-dessus, des résultats et des restes partiels, appuie l’artiste.

Ils étaient placés dans divers lieux névralgiques de Kassel lors de la Documenta X en 1997. Un de ces Wegwarte (1996) est désormais dans l’exposition de la galerie Salle principale. Sa forme évoque aussi bien les autels vernaculaires placés aux croisements de routes en pleine campagne, que les boites de courrier postal. Les idées de circulation, de flux subtils, d’échanges différés impliquant plusieurs registres de l’existence, sont confirmées par la présence de ces sachets de graines de plantes rudérales vouées à être semées et remplacées par d’autres. Quant à What is beyound plants is at One with Them (1997), œuvre désormais culte de Lois Weinberger et toujours en résonance avec le contexte politique actuel, consistant à semer sur 100m de rails d’une voie abandonnée de la Kulturbahnhof de Kassel des plantes néophytes, originaires de l’Europe du Sud-Est, une encre et une aquarelle retracent des étapes préparatoires de sa conception. De la Basse Autriche à Paris, de l’Allemagne à Israël, des Balkans à l’angle de Thionville et des Ardennes, le parcours sinueux de l’exposition de Salle principale reste extrêmement fidèle à la démarche d’un artiste dont le dessein est depuis plus de quarante ans, non pas de faire système, mais de faire monde.

Smaranda Olcèse

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