ENTRETIEN : RAOUL COLLECTIF, « RUMEUR ET PETITS JOURS »

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FESTIVAL D’AVIGNON : Raoul Collectif – « Rumeur et petits jours » – 17-23 juillet – Cloître des Carmes – 22h.

Inferno : Qui est Raoul Collectif ?
Raoul Collectif : C’est un groupe de cinq personnes, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot et moi-même, Romain David. Nous sommes cinq acteurs qui se sont rencontrés à l’ESACT, l’école supérieure d’acteurs du Conservatoire Royal de Liège, et qui ont décidé de continuer des aventures artistiques ensemble. A la différence d’autres groupes, d’autres collectifs qui se rassemblent dans le travail, nous nous sommes constitués surtout pour lancer les bases d’un premier projet, Le signal du promeneur, coproduit et présenté au théâtre National de Bruxelles en 2011.

Inferno : Que symbolisait pour vous ce premier projet ?
Raoul Collectif : Dans Le signal du promeneur il n’y avait pas qu’un spectacle. Nous avions la volonté d’interroger certains codes sociaux, de questionner des figures qui nous intéressaient et nous faisaient fantasmer. Le signal du promeneur raconte par fragments, par citations, des personnages inspirés de faits réels et de la littérature. Derrière ce projet il y avait l’envie de trouver d’autres formes de travail en groupe, de faire des programmes ensemble, des projets théâtraux. Nous voulions aussi interroger les modes de créations : tout cela était réuni pour l’ambition de ce premier spectacle, Le signal du promeneur.

Inferno : Et ensuite ?
Raoul Collectif : Et ensuite, le premier spectacle avait était créé, la compagnie existait. A ce moment, le plaisir de travailler ensemble, la connaissance des uns des autres nous ont amené vers une autre aventure, et donc vers notre deuxième spectacle : Rumeur et petits jours.

Inferno : Qu’est-ce que, pour vous, le théâtre contemporain ?
Raoul Collectif : Je peux parler au nom du Collectif car nous sommes d’accord sur cette question : le théâtre contemporain est du théâtre fait par des vivants pour des vivants. J’estime aussi qu’en ce qui concerne le mode de fonctionnement du théâtre, son écriture, la mise en scène et ainsi de suite, il y a autant de théâtres contemporains qu’il y a des personnes qui en font. Nous travaillons en collectif, et en même temps, il y a, évidemment, d’autres manières de créer et elles sont toutes bonnes, à priori.

Inferno : Vos créations sont les fruits d’un travail collectif : comment se déroulent ces moments ?
Raoul Collectif : Nous n’avons pas de méthodes ou de recettes pour travailler ensemble, pour exister. Toutefois, nous nous sommes vite rendu compte, grâce aux essais et aux erreurs, qu’il y avait certains pièges dans lesquels on pouvait tomber et on a vite appris à les éviter. Par exemple, nous prenons toutes les décisions à l’unanimité. Nous sommes tous metteurs en scène, acteurs, créateurs et nous avons tous un regard critique : si une personne du groupe n’est pas enthousiaste d’une proposition, alors ce projet tombe à l’eau. Nous sommes donc d’accord sur chacune des choses qui s’expriment sur le plateau. (Et puis) notre travail prend alors énormément de temps, (nous mettons beaucoup de temps pour écrire nos spectacles) Pour chacun de nos spectacles, nous faisons des rencontres, des voyages, des interviews : il y a une grande partie de préparation avant de passer au plateau. Nous lisons aussi beaucoup, nous regardons (beaucoup) des films, nous discutons entre nous : tous ces moments font partie de la création.

Inferno: Parmi les différents médiums artistiques, vous vous êtes engagés à parler à travers le théâtre. Que veut transmettre Raoul Collectif au public ?
Raoul Collectif : Beaucoup de choses… peut être ce qui nous intéresse particulièrement c’est l’importance de penser. Nous rappelons au public de ne pas oublier de penser le monde, car c’est à travers la pensée que nous pouvons agir sur celui-ci. Raoul Collectif s’est réuni autour d’une énergie très adolescente : cette envie d’être collectivement pour changer le monde. Et plus généralement transformer les gens, rénover les esprits, se changer soi-même.

Inferno : Vous présentez Rumeur et petits jours au Festival d’Avignon. Qu’est-ce qu’incarne, pour vous, ce festival ?
Raoul Collectif : Je crois que le Festival d’Avignon fait partie de tous ces lieux qui, avec le temps, ont laissé une marque assez forte sur les créateurs contemporains. Ce festival a accordé un nouveau regard au théâtre contemporain car il l’a décloisonné. Aujourd’hui, le Festival d’Avignon a une portée symbolique, car il représente l’un des festival les plus prestigieux pour la scène théâtrale contemporaine. A vrai dire, nous savons que tout cela est très impressionnant, mais ce n’est pas cet aspect que nous motive le plus. Le prestige, les paillettes du Festival d’Avignon ne nous enchantent pas. Ce qui nous intéresse, ce sont les volontés artistiques, les empreintes de certaines personnalités sur le Festival, personnalités qui prennent la responsabilité de lancer des pistes pour l’avenir du théâtre contemporain.

Inferno : Qu’aimeriez-vous transmettre au public du Festival à travers Rumeur et petits jours ?
Raoul Collectif : Avec Rumeur et petits jours, nous abordons la question du langage et de la pensée. Plus précisément de la pensée comme moyen de résistance. Les cinq chroniqueurs de l’émission « Épigraphe », que nous représentons joyeusement au plateau dans une ambiance enfumée type années soixante-dix, agissent dans un contexte de crise ou de transition économique néolibérale. Le projet qu’ils défendent ensemble ne correspond plus à ce que la direction de la chaîne attend d’une émission culturelle. Cette histoire que nous racontons, avec une certaine mise à distance, est un prétexte pour interroger le système de pensée dans lequel nous vivons aujourd’hui, déconstruire les idéologies, et pour mettre à l’épreuve le groupe dans ce qu’il contient à la fois de beau, de violent et d’alternatif.

Inferno : En quoi, à votre avis, votre création fait écho avec notre actualité, notre monde ?
Raoul Collectif : Nous cherchons à comprendre le monde dans lequel nous vivons, sans pour autant se donner comme consigne de coller à l’actualité. Cependant, impossible de ne pas être sensible au besoin d’alternative politique qui traverse aujourd’hui la société à mesure que s’obstinent nos responsables – élus pourtant démocratiquement – à aller vers toujours plus de rigueur, vers un désengagement de plus en plus marqué du politique hors de la sphère sociale et culturelle, notamment.
En Belgique, il existe un mouvement d’initiative citoyenne comparable à ce qui se passe en France avec Nuit Debout, ou encore en Espagne avec Podemos. Il réunit à la fois des flamands et des francophones, sous la bannière « Hart boven hard », ce qui signifie en français : » le cœur plus que la rigueur ». En ce sens, nous « collons » à une certaine actualité, aux aspirations citoyennes d’une certaine frange de la population. Mais le processus de création de Rumeur et petits jours nous a aussi amené à nous interroger sur les fondements de l’idéologie néolibérale, quand au lendemain de la seconde guerre mondiale des penseurs et économistes se réunissaient en Suisse sous la houlette de Von Hayek pour réfléchir aux alternatives à opposer au socialisme, qu’ils considéraient alors comme la pire des idéologies possibles pour l’avenir de l’humanité. Sans coups d’éclats médiatiques, avec lenteur et obstination, ils ont diffusé leurs idées jusqu’à ce que certains responsables politiques s’en emparent et décrètent : « there is no alternative! ». Autrement dit, le changement n’est pas maintenant. Mais les mouvements citoyens auxquels nous assistons sont peut-être la graine d’une révolution à venir, à condition que nous nous engagions fermement dans la bataille des idées. C’est aussi cela que nous voudrions transmettre aux spectateurs.

Inferno : Qu’est-ce que, pour vous, la beauté ?
Raoul Collectif : Je citerai la dernière phrase qu’a écrit Christopher MacCandless dans son journal intime en 1992, avant de mourir empoisonné par une fleur sauvage : « Il n’y a de bonheur que lorsqu’il est partagé ».

Propos recueillis par Cristina Catalano

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