« BOVARY », UNE PLAIDOIRIE LIBERTAIRE DE TIAGO RODRIGUES

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Festival des Arts de Bordeaux / Carré-St Médard / 13 et 14 octobre/ Bovary/ Tiago Rodrigues

Bovary : une plaidoirie libertaire de Tiago Rodrigues

S’il est un roman connu et reconnu, un incontournable de toutes études, c’est bien celui commis par Gustave Flaubert – le bon géant moustachu de nos livres de lycée – qui sous ses airs de bourgeois respectable a défrayé la chronique judiciaire de son temps. « Ce brûlot » -ainsi était-il estampillé par les conservateurs de tous poils – n’a pas manqué de marquer l’histoire personnelle de Tiago Rodrigues, le directeur du Théâtre National Dona Maria II de Lisbonne qui ira jusqu’à confier : « Je ne fais pas de distinction entre l’art et la vie. Ce que Madame Bovary m’a fait à moi, à treize ans, est aussi important que le fait d’avoir été éduqué par mes grands-parents ». Et quand on a vu By Heart, sa création précédente, où l’image récurrente de sa grand-mère l’implorant de lui choisir un sonnet de Shakespeare pour qu’elle l’apprenne par cœur occupe une place centrale dans le dispositif, on mesure l’importance dans sa construction d’homme de la rencontre avec l’auteur de L’Education sentimentale.

Mais Tiago Rodrigues n’est en rien un amoureux transi, fût-ce d’un écrivain et d’une œuvre avec lesquels il entretient une relation quasi charnelle. Tout au contraire, lui qui n’a pas hésité à claquer très jeune les portes des institutions artistiques officielles pour « s’exiler » en Belgique afin de se nourrir de l’énergie contagieuse du collectif tg STAN dont la marque de fabrique est la Liberté, bouscule les limites du roman originel. Il en transcende la portée en fustigeant en filigrane le retour aux « valeurs traditionnelles », fonds de commerce des conservateurs en mal d’outil de domination. Convoquant trois sources – les pièces du Procès intenté en 1857 au maître de Croisset pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs », des lettres extraites de la très volumineuse correspondance de l’auteur, et la pièce maîtresse par laquelle le scandale advint, à savoir le roman de toutes les « perditions », Madame Bovary – il anime le plateau d’un souffle incroyable de liberté.

Pas uniquement l’aspiration à la liberté incarnée par le personnage de papier qu’est Emma Bovary – jeune épouse à l’étroit dans sa vie corsetée de femme mariée à un médecin de province, certes amoureux d’elle mais impuissant à satisfaire ses désirs de passion amoureuse contractés au contact des héroïnes de roman ; jeune femme ne se résignant pas à mettre sous le tapis de la salle de bal les émois qu’elle ressent au contact de deux figures d’amants inconstants, leurres du manque en elle à remplir ; jeune mère délaissant sa fille mise en nourrice pour pouvoir s’adonner à ses rêveries les plus folles ; et enfin mécréante disposant lucidement de son existence en se donnant la mort – mais tout autant la formidable liberté créatrice de l’homme-artiste qui se livre corps et âme dans une construction collective euphorisante où les acteurs participent pleinement à l’objet créé (« L’autorité c’est l’acteur », dixit tg Stan).

En entrant dans la salle (des pas-perdus ? d’assise ? de théâtre ?), sur le plateau éclairé, on découvre cinq personnes-personnages qui déambulent en rond en quête de vérité (littéraire, juridique, personnelle ou sociétale ?), jetant en l’air des feuilles qui après avoir tournoyé en décrivant des arabesques viennent joncher le sol. Est-ce là les minutes du procès, les lettres écrites par leur auteur, ou les pages du roman incriminé qui virevoltent, dessinant dans l’espace d’étranges sarabandes chorégraphiées mimant à leur tour la trajectoire hésitante des personnages livrés au maelström de leur existence de papier ? Sans doute les trois à la fois puisque, ces trois ressources sont indissolublement liées pour irriguer la même proposition théâtrale.

Après la lecture liminaire par Flaubert « en personne » (l’acteur Jacques Bonnafé lui prête vie en disant « je », il endossera aussi l’existence d’autres personnages) d’une lettre répondant à une question romanesque posée par une amie chère (Louise Colet ? Elisa Schlésinger ?) à propos de la couleur changeante des yeux d’Emma dans son roman, il s’efface pour entendre la vive accusation portée à l’encontre de son livre jugé impie par Pierre Ernest Pinard, le fameux procureur impérial requis par « Nabot-léon » pour condamner les écrivains à la plume trop libre du Second Empire. Dans le rôle du magistrat porte-parole de la bien-pensance réactionnaire, la fougueuse comédienne Ruth Vega Fernandez (elle jouera aussi le rôle de Rodolphe, amant d’Emma, et celui de Lheureux, l’usurier sans scrupule) qui après avoir résumé de bout en bout l’œuvre scandaleuse (véritable texte extrait des archives judiciaires) où les penchants licencieux d’une femme adultère attirée par l’ascension sociale, vont la conduire à sacrifier sa propre enfant, son mari et les biens de ce dernier sur l’autel de ses appétits coupables, ironisera grassement sur l’emploi que fait l’écrivain des mots « cravache et nerf de bœuf » – littéralement verge de bovin – dont s’enquiert « innocemment » Emma lors de sa première rencontre avec Charles, son futur mari.

Dans un mouvement incessant, les acteurs passeront avec une vélocité aérienne d’un rôle à un autre (ainsi Léon – le premier amant, Homais – le pharmacien, Sénard – l’avocat de Gustave Flaubert, seront joués par David Geselson, très convaincant comme les autres comédiens), soulignant par là que, si le théâtre n’est pas réalité, sa force est de projeter des questions essentielles. Les vies des personnages du roman étroitement mêlées à celle de leur (pro)créateur, Gustave Flaubert dont « le cœur bat sous les personnages », auteur des troubles à l’ordre étatique et religieux, comparaissant devant de « vrais » juges pour les errements moraux de son héroïne, elle, être de papier, seront rendues palpables grâce à la magie de la représentation.

De mémorables tableaux comme celui de la scène du fiacre parcourant à bride abattue la ville de Rouen tout en abritant les amours coupables d’Emma et de Léon (mise en jeu des feuilles qui s’envolent à « rythme tendu », comme pour souligner non sans humour le caractère « volage » de l’héroïne vivant dans ce fiacre un moment particulièrement haletant), ou encore la scène où Homais présente à plusieurs reprises le bocal d’arsenic à Emma en la mettant surtout en garde contre la dangerosité du produit, ponctuent le « procès dramatique » (à prendre au sens d’action qui se déroule jusqu’à un dénouement) de moments où la légèreté triomphe.

Deux personnages ne sont joués que par un acteur chacun, sans doute parce qu’ils font figure de prototypes « uniques » en soi. D’abord Charles Bovary, campé par Grégoire Monsaingeon, touchant au travers de sa maladresse pataude, lors de son entrée au collège ou lorsqu’il se met à imiter aux Comices agricoles les cris des bêtes… Et puis « l’héroïne », Emma, incarnée par Alma Palacios, sensuelle et fragile à souhait, elle affole tous les hommes y compris son «géniteur » que l’accusation aurait pu en la circonstance taxer d’inceste littéraire… Mais comme l’accusation tombe aussi sous son charme – ah l’hypocrisie des censeurs !- elle n’en fera rien trop occupée à embrasser à pleine bouche les lèvres désirantes de la belle Emma.

A ce propos, le baiser appuyé sur la bouche que lui donnent généreusement tour à tour les personnages – sauf Charles, son mari ! – semble avoir une double fonction. Il souligne la force du désir en chacun qui, se dégageant du carcan des « valeurs » ambiantes, se laisse aller à répondre à l’appel du désir brûlant d’Emma. A l’aune de ce baiser, on mesure la force révolutionnaire du désir dans l’affranchissement des sujets assujettis. Mais aussi, puisque ce baiser échangé est presque systématiquement ponctué d’une pause des acteurs – pause fou-rire qui est « jouée » et non spontanée – les frontières troubles entre théâtre et réalité vécue sont remises en jeu. Le rappel récurrent de la pagination du roman renvoyant à l’endroit des scènes en jeu sur le plateau, répond à la même option : exposer les rapports entre fiction littéraire, jeu théâtral et vie réelle portée par de « vraies » personnes sur l’avant-scène.

Tiago Rodrigues, éloigné ici de la poésie distillée par Antoine et Cléopâtre ou des affects personnels mobilisés dans By Heart, réitère dans Bovary son goût immodéré pour réinventer avec ses comédiens complices des œuvres littéraires en les transfigurant dans des dispositifs théâtraux des plus originaux qui les font « entendre », ces classiques, différemment. Le fil rouge qui relie – ou relit – ses créations, est cette soif insatiable de liberté guidant le peuple vers une révolution universelle (celle des œillets ?). Son engagement radical au service d’un art porteur d’une vitalité régénérante fait office aujourd’hui de contrepoison salutaire face aux tenants d’une « culture » cousue de niaiseries formatées, à forte odeur d’arsenic.

Yves Kafka

Photo Pierre Grosbois

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