16e QUADRIENNALE DE ROME : LES NOUVEAUX ARTISTES OFFICIELS ITALIENS

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Correspondance à Rome
Raja El Fani

16° Quadriennale de Rome : les nouveaux artistes officiels italiens

Le premier Prix de la 16° Quadriennale, inaugurée en Octobre au Palais des Expositions de Rome, a été remis la semaine dernière sans grande surprise à Rossella Biscotti pour son œuvre sur les naufrages de migrants en Méditerranée intitulé «Le voyage». Le deuxième prix (sponsorisé par la marque de café de l’Expo de Milan 2015, Illy) a été décerné à la jeune et omniprésente Italo-Lybienne Adelita Husni-Bey pour sa vidéo «Agency» où un groupe de lycéens doit simuler une campagne électorale. Les deux jeunes femmes, déjà très bien introduites, empochent vingt-mille et quinze-mille euros et l’Art italien contemporain a enfin un visage officiel. Les institutions culturelles publiques et privées réunies pour cette Quadriennale sauront-elles exporter cette nouvelle génération d’artistes sans ligne directrice?

Car la Quadriennale avec ses cent artistes exposés ne cherche pas à remettre un peu d’ordre dans l’art italien contemporain. Et la critique l’a assez mal accueillie. Onze curateurs qui partagent les mêmes idées, qui s’échangent les artistes et qui cultivent sans le savoir les principes post-modernes nés en même temps qu’eux il y a trente ans, ça n’est pas la nouvelle donne : c’est la mort cérébrale de l’art dans un monde d’acharnement thérapeutique. D’ailleurs est-ce que cette indétermination de l’art contemporain arrange tant que ça le marché?

Proclamée partout officielle par curateurs et théoriciens dans les années ‘80, cette constante post-moderne est aujourd’hui systématique mais tacite. En Italie et dans toute l’Europe, on assiste aujourd’hui au Post-Moderne de deuxième génération qui a perdu son identité et n’en a retenu que les doctrines. C’est dans cette précarité culturelle que l’establishment veut se maintenir, et la 16° Quadriennale mieux que toute autre institution en Europe en a fait une culture de la précarité.

En récompensant le travail le plus représentatif de l’exaltation de la précarité et du tragique, la Quadriennale décrète l’échec et l’impuissance comme politique culturelle nationale. L’œuvre de Rossella Biscotti, un plan dessiné sur le débris d’une épave de migrants trouvé par la Marine Militaire et que l’artiste a reproduit et fait encadrer, est célébré ici comme le Radeau de la Méduse. Bien qu’au temps de Géricault, la représentation d’un naufrage qui avait défrayé la chronique scandalisait et menaçait implicitement la Monarchie ; ici l’œuvre de Rossella Biscotti va au contraire dans le même sens que le gouvernement Renzi.

La ligne culturelle de cette 16° Quadriennale devrait logiquement se refléter sur le Pavillon Italien à la Biennale de Venise en Mai 2017. Le projet de la jeune curatrice Cecilia Alemani, à qui a été confié le Pavillon Italien et qui dirige actuellement la High Line Art de New York, sera-t-il en cohésion avec les valeurs et les choix de la Quadriennale? Oui, d’après le communiqué tombé aujourd’hui: Cecilia Alemani a bien choisi trois artistes inclus dans la Quadriennale, Giorgio Andreotta Calò, Roberto Cuoghi et la toujours plus enthousiaste Adelita Husni-Bey.

Si d’un côté il y aura effectivement cohésion nationale, la politique culturelle italienne pourrait apparaître en contradiction avec le programme de la Biennale tel qu’il a été révélé par la curatrice française Christine Macel: retour sur le rôle central de l’artiste dans la société et son influence directe sur la vitalité culturelle. Une petite intuition plus qu’une vraie prise de conscience, puisque Christine Macel veut malgré tout une exposition destructurée, sans délimitation, bref toujours dans les normes post-modernes où tout est permis sauf de se distinguer.

Comment ces normes nées dans les années 1980 sont-elles devenues le nouveau conformisme? Quels sont les mécanismes qui font que ce procédé n’est pas remis en question par les nouvelles générations de curateurs aujourd’hui? Comment est-on passé de l’euphorie inventive des années ‘60 à la sinistre homologation de 2016? C’est le diagnostic que j’ai tenté de poser en envoyant les mêmes questions à chacun des onze curateurs de cette 16° Quadriennale.

Les seuls curateurs qui assument complètement cette tendance sont ceux de la section I Would Prefer Not to : la curatrice montante du musée Maxxi Luigia Lonardelli en duo avec Simone Ciglia, jeune recrue lui aussi du même musée. C’est leur réponse, très en ligne avec une politique culturelle italienne en transition, que je choisis de partager, parce qu’elle condense de manière frappante toute la rationalisation d’un mauvais choix assumé « par nécessité » et parce qu’elle reflète mieux que toutes les autres réponses l’exploitation politique et par conséquent le prolongement de la dégradation culturelle actuelle.

Q&A avec les onze curateurs de la Quadriennale, réponses de Luigia Lonardelli et Simone Ciglia :

Luigia, à l’ouverture de la 16° Quadriennale tu m’as déclaré qu’aujourd’hui les modalités (les mouvements, les théories, les manifestes, la compétition, etc.) avec lesquelles émergeaient l’art et les artistes il y a 50 ans, sont aujourd’hui dépassées. Pourrais-tu l’argumenter ?

Le système de l’art a naturellement accompagné les changements historiques des dernières décennies qui se sont reflétés dans d’autres secteurs de la créativité. Mais aujourd’hui il est beaucoup plus difficile de réfléchir en termes de mouvements ou de théories puisque ce qui permettait hier qu’on puisse reconnaître un groupe (et, par conséquent, une idée ou une théorie qui rassemblait), a subi une décomposition. La chute des idéologies, le nouveau contexte géopolitique survenu avec la Globalisation, l’avancée technologique, etc., sont quelques-unes des forces principales qui ont contribué à redessiner le paysage dans lequel évoluent désormais l’art et les artistes contemporains. Notre pays, l’Italie, sur lequel nous avons été invités à réfléchir pour cette Quadriennale, participe pleinement à ce climat bien qu’il ait ses particularités que nous avons cherché à représenter dans notre section.

Ces modalités que vous retenez dépassées aujourd’hui ont-elles été remplacées ?

Si par «remplacer» tu veux dire trouver quelque chose qui a la même fonction, nous pensons que chercher une modalité de ce type-là n’a pas de sens parce qu’aujourd’hui on a perdu la nécessité d’un encadrement et de classifications. C’est une constatation qui n’implique aucun jugement, plutôt une prise de conscience du cours de l’Histoire, comment on l’a vécu durant la dernière quinzaine d’années et qu’on a dû décrire pour cette Quadriennale.

Y a-t-il de nouveaux paramètres (au delà des réseaux personnels) qui vous permettent de repérer et sélectionner les artistes les plus significatifs pour une exposition officielle ?

Connaître le parcours et la recherche des artistes se fait à travers différents chemins. Durant ces dernières années on a assisté à une explosion des moyens de connaissance grâce auxquels aujourd’hui on peut faire des choix toujours plus responsables. Toutefois, nous ne croyons pas qu’il existe des paramètres déterminés qui puissent guider nos choix. Il s’agit plutôt d’un rapprochement, d’une intimité et d’une empathie quotidienne avec les œuvres. Ce sont surtout ces critères qui nous ont guidés dans notre choix des artistes et des œuvres pour la Quadriennale.

Si l’objectif de cette Quadriennale est de faire émerger les incertitudes et la précarité actuelles, écrit le Président Bernabè dans le catalogue, en vous demandant de vous abstenir d’avancer des thèses ou des solutions, comment inclure les artistes constructifs, revivifiants et rénovateurs ?

Malgré le contexte d’incertitude qui caractérise notre époque, l’art n’a pas perdu sa capacité intrinsèque de s’exprimer sur le monde. Nous pensons que toutes les œuvres, qu’elles soient visibles ou invisibles, qu’elles soient reconnues ou non, conservent une clé qui permet dans tous les cas de déchiffrer la réalité.

Propos recueillis et traduits par Raja El Fani.

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