ENTRETIEN : JEREMY GOBE, »ATOM DANCE »

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Entretien avec Jérémy Gobé – Exposition « Atom Dance », 5 novembre 2016 // 18 janvier 2017 –

Inferno : Tes œuvres mettent en évidence le travail de l’artisan. Qu’est ce qui t’intéresse dans ce retour au savoir-faire, aux anciens métiers ?

Jérémy Gobé : Dès mes études en école d’art à Nancy, à une époque où la réalisation manuelle d’une recherche plastique n’était pas dans l’air du temps, j’ai pris le parti d’apprendre le plus de savoirs-faire et de techniques possibles. L’apprentissage de la gravure m’a notamment beaucoup intéressé car elle demande de comprendre et de maîtriser le geste technique avant de penser le geste artistique. Quand j’étais à Nancy, je fus également confronté à la réalité des usines qui fermaient leurs portes. Qu’advenait-il de ces villes-usines, de ces ouvriers sans emplois et de ces techniques abandonnées ? Artistes et ouvriers, création et industrie peuvent selon moi enrichir l’un et l’autre, par le dialogue, leurs pratiques respectives. Dans mes projets, j’apprécie d’arriver dans une usine avec un regard neuf, apprendre une technique, tenter de la faire évoluer et la détourner pour l’amener vers l’avenir. La majorité du temps, les employés qui ont offert une grande partie de leur vie à leur travail se passionnent pour les techniques et les matières qu’ils manipulent. A l’instar de ce constat, en tant que sculpteur, j’ai ainsi besoin de comprendre la matière et je souhaite m’inscrire dans un cercle vertueux.

Inferno : Plus précisément, tu détournes des savoirs-faire. Tu utilises des techniques qui font appel à la création de liens. Ton travail ne consiste-t-il pas à tisser des relations entre des personnes, justement ?

Jérémy Gobé : Je cherche, dans mon travail, à ne pas perdre les savoirs-faire. Je considère que la matière et la technique permettent de faire le lien entre un artiste et un artisan, un ouvrier. A partir de là peut s’établir un projet.

Tes œuvres font écho à la nature. Qu’est ce qui t’inspire dans les formes de la nature ? Sont-elles pour toi des modèles pour travailler la prolifération du motif ?

Les lieux que je visite et les techniques que j’emploie sont la plupart du temps délaissés ou abandonnés. De fait, j’ai cherché ce qui pouvait donner une impression de vie et ce fut la nature. J’ai calqué les formes de la nature pour faire apparaître cette sensation. La nature, à la fois universelle et ouvrant vers une expérience esthétique, répond à ma volonté que tout le monde puisse s’approprier mon travail et se positionner. Comme je voulais imiter la nature, il me fallait la comprendre. J’ai alors découvert le lien entre la géométrie et la nature. Selon moi la nature est en effet un mélange de chaos et de cosmos, d’ordre et d’ornement.
Dans mes derniers travaux, je cherche à faire état de notre relation vis à vis de la nature, d’imaginer la nature de demain. Plus j’avance dans mes recherches, plus j’aspire à tisser ces liens entre fonction et création, désir et nécessité, chaos et cosmos.

Dans tes œuvres, tu proposes une nouvelle histoire possible. L’objet disparaît, des formes apparaissent et peuvent suggérer d’autres choses.

Je tends à ce que le spectateur puisse projeter quelque chose sur des motifs abstraits. Je fais table rase pour donner un sens esthétique aux choses, de transmission et de liens. Utiliser des meubles qui n’ont plus de fonction permet en effet de créer des espaces hétérotopiques.
Comment as-tu conçu cette première exposition en galerie ? Celle-ci regroupe des pièces de diverses échelles et une installation in situ, visible depuis la rue. Il me semble que tu as utilisé la galerie comme un espace pour inviter le spectateur à vivre une expérience immersive.

Exposer en galerie m’a amené à redévelopper de nouvelles exigences et à repenser autrement mon travail. J’ai souhaité que la galerie s’ouvre à tout public de façon à ce que chacun puisse avoir un contact plus facile à l’œuvre. L’installation La liberté guidant la laine fonctionne, dans ce sens, comme un appel.

Cette œuvre, qui fut exposée au 104, invite selon moi au toucher. Elle fait appel au corps et à l’envie de s’y installer.

Cette œuvre est une utopie. Elle réunit tout ce qui m’inspire, les savoirs-faire oubliés, les formes inspirées de la nature, une référence à l’histoire de l’art, le motif, l’ornement, la nature. Je voulais que les spectateurs soient dans la sculpture. C’est une des rares œuvres qu’on peut toucher.

Dans ta pratique, tu travailles sur la répétition du geste qui peut se proliférer. J’y vois comme une relation entre les processus naturels et les techniques liées à l’artisanat.

Toutes les œuvres que je réalise en m’inspirant de la nature peuvent se développer in situ. D’autres œuvres sont autonomes. Désormais, je tends à un équilibre entre monumentalité et objet, espaces in situ et sculptures à l’échelle du quotidien. Je crée également des modules : des œuvres ont une existence autonome et peuvent aussi envahir l’espace.

Le module rejoint le fractal, l’idée de quelque chose qui peut se multiplier à l’infini.

Je pars en effet de protocoles pour donner naissance à une forme de chaos. Mes œuvres les plus fortes sont celles qui ouvrent vers des dimensions qui nous échappent.

La liberté guidant la laine ne fait-elle pas écho au vêtement et au papier peint, à la tapisserie ? N’y a t-il pas, dans cette œuvre, une relation entre le corps et l’espace, entre le micro et le macrocosme ?

La tapisserie comme le vêtement allient fonction, pragmatisme et esthétique et appellent à des techniques complexes. Des formules mathématiques naissent des motifs et de la mode naissent des critères esthétiques. Mon travail prend en compte ces éléments et fait œuvre en les perturbant. Les formes organiques qui perturbent le motif de La liberté guidant la laine, la référence au tableau de Delacroix et l’histoire sociale des usines jacquard sont les éléments qui l’emmènent sur le terrain de la création artistique contemporaine. Cette installation est un pull-over immense, la laine nous est familière mais l’espace autour de nous nous enveloppe et non l’inverse. Les rapports entre le corps et l’espace sont donc en effet inversés.
Mes derniers travaux réalisés avec le corail laissent place à cette inversion. Une sorte de symbiose absurde se crée, comme si des liens s’établissaient et, à un moment donné, nous échappaient.

Actuellement, quelle suite donnes-tu à cette recherche plastique sur le corail ?

Le but ultime de mon travail avec le corail est de réaliser des coraux vivants géométriques. J’ai envie de voir la géométrie constitutive de ces éléments à l’échelle macroscopique. Cette image est instinctive, sa réalisation implique de comprendre les processus qu’elle matérialise. La nature est universelle et en même temps intimement liée à la notion de territoire. Le corail m’intéresse car c’est la seule matière vivante qui se développe, se sédimente habituellement sur les générations précédentes. Elle crée un paysage, un écosystème esthétique. La perturbation actuelle de ce cycle crée des analogies avec notre propre société, notre propre rapport au lieu et à l’identité. Je cherche à créer des liens avec des sujets et problématiques qui nous concernent tous, qui métaphorisent l’esthétique de notre époque et matérialise des espaces et des territoires.

propos recueillis par Pauline Lisowski

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Images copyright the artist

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