« CHIMIQUE(S) », PERFORMANCES NON ALIGNEES

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Chimique(s) – Soirées non alignées – performances en appartement – Première édition / 10 décembre 2016 – Le Loft (Paris) – Organisation : Moïra Dalant et Marine Colard.

« Chimique(s) » festival atypique de performances en appartement donnait sa première édition en décembre. L’occasion de découvrir une belle pépinière d’artistes et de tester la solubilité de l’esprit new-yorkais dans le bain parisien. Si la soirée était inégale, l’ensemble apporte un véritable souffle et donne l’envie de continuer à alimenter les braises de ce feu créatif. La soirée, émouvante, laissait aussi poindre le désir de la jeunesse de vivre – malgré tout – une belle époque…

Boire, tout d’abord. Manger un peu. Saluer, se détendre, attendre. Dans un coin du salon, le performer québécois de FLOW a déjà commencé à travailler, sans s’embarrasser d’une quelconque introduction. Nous sommes dans une maison. Un Loft, plus précisément. Un lieu privé et caché, creuset créatif et vecteur de rencontres entre artistes. Un lieu qui se veut rampe de lancement dans le plus pur style warholien. Un beau rêve donc. Mais aussi une réalité. Il faut, tout en saluant l’initiative, se rappeler que l’organisation d’une telle soirée nécessite beaucoup de travail, de temps, d’enthousiasme. Et cette première soirée est sans conteste à la hauteur de ce que pouvaient espérer ses deux organisatrices.

On ne verra pas tout. Mais on saisira une partie suffisante de l’ensemble pour se faire une idée, déceler les forces et les faiblesses de cette première édition, faire la part des intuitions justes et des égarements. On se promène dans la maison, on choisit ses salles, ses ambiances. Cette soirée pour moi commencera par

Un remède contre la mélancolie

Dans une toute petite salle de bain, le public entre, rieur, et s’assoit où il peut. Il s’agglutine autour d’une baignoire dans laquelle gît un corps recouvert de plumes. La seule lumière consiste en une petite lampe de chevet qui donne une atmosphère chaude, intime. Un peu ancienne aussi, comme un petit soleil de tragédie grecque qui se couche. Quand la performance commence, le corps du performer bouge, provoquant des vagues sur la surface des plumes. Une bouche s’ouvre, comme si un cadavre oubliait soudain sa condition et nous parlait à la manière d’un Patrick Kerman dans « La mastication des morts ». C’est Icare, dans son tombeau, enfoui sous ses plumes dispersées qui nous parle. Ainsi le veut le jeune performer. Et ce sont les mots d’un poème de Charles Pennequin qui sortent de sa gorge.

Passé l’effet de surprise et la force de la première image, la performance s’essouffle peu à peu. Le texte est dit, oui, plutôt bien et plutôt clairement. Il y est question de jeunesse, de révolution, d’envie de tout casser. Icare nous parle depuis son tombeau, et nous recevons un appel à la révolte proféré par un mort-vivant ou par ce qui reste de son mythe. Mais aucune surprise ou aucun acte de présence ne vient égayer la monotonie de l’image, et si l’on écoute, on peine en revanche à se projeter ou à suivre un cheminement. Peut-être ces plumes représentent-elles toutes les révolutions manquées, tous les soulèvements réprimés ou retombés ? Peut-être, mais cela ne suffit pas à nous soulever nous-mêmes. Et curieusement, c’est lorsque la performance se termine, lorsque le jeune interprète ouvre les yeux qu’il se passe quelque chose, que les rires renaissent, que la rencontre se fait avec le public. Le présent, un des éléments les plus importants de la performance, fait son retour.

Je repars dans les allées de la maison en quête d’émotions et d’images. Une faim soudaine se fait sentir, un désir féroce car

J’ai quelque chose d’hyper sexuel

Nous sommes dans une chambre à présent. Une partie du public s’assoit sur le grand lit. Lumière chaude et ambiance cosy. Les autres s’assoient sur les fauteuils à disposition. Seul un fauteuil est laissé libre, sur lequel gît un petit pistolet en plastique rose. La performeuse, mp3 sur les oreilles, commence au centre de la chambre par de petits étirements qui peuvent rappeler les préliminaires érotiques d’un gonzo dans le style « salle de fitness ».
Puis les premiers mots sortent. Des mots très au présent. Dits doucement, et adressés à chacun. La jeune femme s’assoit sur le fauteuil, joue un peu avec le petit pistolet et raconte son histoire. Elle plonge son regard dans les yeux des gens qui l’entourent. Et c’est troublant. Très troublant même.

L’histoire est dite sur le ton de la confidence, et cette confidence est la révélation d’une intimité érotique difficile à écouter, du rapport vorace d’une jeune femme au sexe, et des histoires sans lendemain qu’elle enchaîne. Le contexte rend la confidence violente. Car c’est une foule qui regarde la performeuse qui se fait alors objet sexuel tout en renvoyant – dans le texte – les hommes à leur caractère de vibromasseur. Un objet qui parle aux objets en somme. Juste avant le gang bang. On ressort de là scotché, renvoyé à ses propres désirs autant qu’à leur violence, leur vanité où leur tristesse. L’humain est très loin dans le discours, mis à distance par l’apparente froideur du propos. Mais il revient en boomerang comme dans un bon roman de Bret Easton Ellis.

La réussite de la performance tient à la simplicité de son dispositif. Elle se déroule dans une chambre, lieu parfait pour parler de sexualité, mais aussi lieu privilégié de la solitude, de la pensée et du rêve. La performance s’avère juste aussi dans son rapport à la représentation, puisque – on finit par le deviner – le texte est un véritable témoignage qui passe dans les écouteurs du mp3 et est dit par la jeune artiste, provoquant un sentiment de réception troublant car ne sachant où se situer entre les sensations de restitution et de direct. Ici l’on pense à Robert Cantarella, familier de ce système qu’il donne régulièrement à voir dans sa performance « Faire le Gilles ». Enfin, il y a évidemment le décalage entre le caractère intime de la confidence et la grande audience qu’il concerne. Large audience, mais aussi retour violent à sa propre individualité, chacun faisant face à soi-même comme aux autres. C’est très gênant. Et parfaitement réussi.

Il est temps d’aller un peu se rafraîchir les idées, de sortir son manteau, de remplacer sur ses joues le rouge de l’émotion érotique par celui du froid de l’hiver. Alors

J’ai passé un an enfermé sur un volcan hawaïen

Sur un parking, un banc. Dehors, le public tape des pieds pour se réchauffer. On attend avec impatience le performer. On se réjouit aussi de l’arrivée de l’hiver qui signifie par sa présence rassurante que le changement climatique définitif n’est pas encore pour cette année.

La performance commence. L’interprète, emmitouflé dans une doudoune, s’adresse à chacun de nous. Il a des écouteurs sur les oreilles et lui aussi restitue en direct le texte qu’il entend, comme dans la performance précédente.
Le texte nous raconte le temps qu’un homme a passé avec un petit groupe dans un lieu isolé afin de tester ses réactions physiques et mentales dans l’optique d’une future mission martienne. Le décalage réside entre l’énormité de l’expérience et sa restitution sous forme légère, sur le ton de la conversation.

Puis peu à peu le corps du performer se tend. Le public peut se trouver saisi par le changement qu’il n’a pas vu venir. Le ton reste délibérément le même, et la légèreté est peu à peu mise à mal par la violence physique exprimée. Ce corps tremble de froid. De plus en plus fort. Le regard se remplit de panique, on pense à une crise d’épilepsie. Puis quand le corps n’en peut plus de trembler et que la parole s’éteint, c’est la danse qui prend le relais, seule manière d’exprimer l’indicible ou de le conjurer.

On peut facilement projeter des idées et des émotions sur cette très belle performance, même si le retour à la danse à sa toute fin annule un peu le trouble du direct. Ici l’on va penser à la fragilité humaine, aux décalages dramatiques entre la réalité du changement climatique et sa perception. Un petit air de Melancholia en somme, qui achèvera de nous rafraîchir ou de nous rhabiller pour l’hiver, car l’hiver vient, dit-on.

Je repars à l’intérieur me réchauffer avec de l’électricité d’origine nucléaire et boire une petite bière importée de Chine pour oublier. Je reviens aux rassurantes timelines de mon portable puis me perds comme un zombie dans le

FLOW

Dans un recoin du salon, le performer québecois de « FLOW » n’a pas décollé le visage de son ordinateur. Il compose en direct, patche, découpe, colle, associe des images à des sons. Il fabrique de l’image en direct, bercé par sa propre mélodie qui sort de petites enceintes dirigées vers le public. Il y a des décalages parfois intéressants entre images de cartes postales et extraits de texte tirés – semble-t-il – d’un poème.

Mais le propos peine à nous atteindre. Curieusement ce flow d’images et de sons sensé nous emmener avec lui reste cantonné dans un dialogue avec son créateur. Nous ne sommes pas entraînés, mais nous assistons plutôt à l’emprise du flow sur celui qui le produit. La performance est autistique en somme. Puis la pensée vagabonde. On se prend à se demander ce qu’il manque à ce dispositif pour être véritablement envoutant. Un son qui nous engloberait davantage ? Une participation du public, fut-ce de façon anecdotique ? Pas de réponse pour le moment. À suivre.

La première partie de soirée est terminée et les performances individuelles s’achèvent. Le temps est aux discussions à présent, aux retours et aux questions. L’alcool délie les langues et provoque les rires. Je laisse traîner mon oreille et repère, amusé, la jeune femme à l’origine du témoignage de la performance « J’ai quelque chose d’hyper sexuel ». Le réel rencontre la fiction même pendant la pause. Puis le public prend place, verre à la main, autour du salon.

Vingt minutes plus tard, la soirée reprend avec une performance qui se veut totale, et qui englobera son, danse, rituels, musique. Un point d’acmé en somme et c’est plutôt

ShoSho

La performance commence comme un DJ set. Puis peu à peu le performer met l’espace en jeu, passe sous la table, laisse courir le son qu’il vient de composer, puis danse.

À l’exception d’un incident remarquablement maîtrisé (le performer s’est pris le pied dans un câble et a provoqué un très beau salto avant de l’une des pièces de son dispositif), la performance se déroule sans encombre et déploie son propos. Le son est envoutant, la danse également, et l’interprète est sensible au présent. C’est la mise en abyme du rituel qui emporte l’adhésion. Lorsque le performer dépose au sol un tapis tissé de symboles hiéroglyphiques et un masque, la représentation prend un caractère magique et la danse se fait mystérieuse. En disposant ces objets, le performer rappelle les origines dionysiaques de la danse et de la musique. Il rappelle aussi le rituel qui se cache derrière toute représentation. Enfin, il convoque la performance dans son caractère originel, et elle se fait alors danse de pythie et convocation de l’oracle. Lumineux.

Willie Boy

Programmation :
Collectif Les abattoirs avec « Maison-Jungle » (installation pour 1 ou 2 personnes)
Et simultanément :
Tatanka Gombaud, « J’ai passé un an enfermé sur un volcan hawaïen » (Kubilai Khan Investigations)
Marine Colard, « J’ai un truc hyper sexuel » (Kubilai Khan Investigations) / en alternance avec Julia Leblanc Lacoste, « Sept fois à terre, huit fois debout » – création
Thomas Duret, « FLOW », (Québec) – création
Camille Voyenne et Charles Meillat, « Un remède contre la mélancolie », (Collectif Champ Libre) – création
Frank Micheletti, « ShoSho » (Kubilai Khan Investigations)

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