VINCENT MACAIGNE, « EN MANQUE », VIDY LAUSANNE

en-manque

Genève, correspondance.
« En manque », de Vincent Macaigne, au Théâtre Vidy-Lausanne du 13 au 21 décembre 2016 – Durée : env. 1h45

 » Ici il n’y aura pas de miracle « 

Cette phrase extraite d’un spectacle de Vincent Macaigne faisant figure de citation tutélaire d’Inferno, aller voir « En manque » du même metteur en scène en création au théâtre Vidy me paraissait un devoir incontournable. Sans compter que je me sentais d’une ignorance crasse concernant l’individu et son travail, qui pourtant occupent assez largement le terrain culturel français. Acteur, réalisateur, metteur en scène, il a fait sensation à Avignon en 2011 avec  » au moins j’aurai laissé un beau cadavre » inspiré d’Hamlet et suscité l’enthousiasme de la rédaction au plus haut niveau. Macaigne fait couler beaucoup d’encre. Je vais à la pêche aux informations.  » Fer de lance de la nouvelle génération de metteurs en scène et acteur en vue du jeune cinéma français » pour Le Monde, « Vincent Macaigne ébranle toute distance entre l’art et la vie  » pour le nouvel Obs. « En manque », qui s’enracine dans un des derniers textes de Sarah Kane, Crave traite de «  la solitude sociale et mentale contre laquelle il faut lutter pour reconquérir le désir de vivre« . Selon le dossier de presse  » L’acteur, auteur, metteur en scène et réalisateur compose une performance théâtrale, plastique et musicale intense à la mesure de la violence latente de la société contemporaine. Il met en scène une jeunesse à la fois mélancolique et révoltée devant la collusion de l’art, de l’argent et du pouvoir. »

Après l’introduction au spectacle proposée par Eric Vautrin, le dramaturge de Vidy, je me prépare à vivre une grande expérience même si un coup d’oeil prospectif sur des extraits vidéos a quelque peu refroidi mon enthousiasme. Vociférations, éclaboussures à tout va, effets de fumée et de lumières, gesticulation, corps nus, encore et toujours. … Pas blasé, le mec. Passons au spectacle.

Amusante entrée en matière, sur fond de répétitions sonores, allusions au monde de l’art perverti (bien sûr) par l’argent et le monde du fric, on se mouille pas trop … Arrive Madame Burini en tenue à paillettes, parvenue, mécène, femme d’affaires autant avisée que délaissée, mère désillusionnée: tout cela à la fois et surtout sincère. Le texte est limpide, drôle et assez touchant, la diction normale… Je me détends. Des reproductions de tableau classiques, photocopies couleur représentant David avec la tête coupée de Goliath, des effets de néons qui clignotent, des fumigènes, un distributeur de cigarette ou de boissons au fond… Rien qui ne déchire et une sensation de déjà vu. Les personnages sont présentés, le contexte, la situation …Comédiens tout bien, tout cela est très frais…

Cela commence à faire mal côté son. Une sono à toute berzingue qui arrache les oreilles, boules Quies incluses. Ca va un moment, et puis ca lasse. Voilà-t-il pas qu’un motard arrive, casqué et masse à la main, démarche suffisamment lente pour que l’on comprenne bien que c’est le mal, le mâle même qui vient foutre son bordel entre les deux lesbiennes et que oui c’est lui qui va cogner la vieille, déguiller les reproductions et balancer de la merde en bouteille sur la mère et les murs dixit (de la fausse !! si ca pue pas comme chez Castelluci, cela n’ assure pas non plus côté théâtre plus grand que nature)…. De la fumée, du feu… la musique à mort, et puis après faudrait que l’on aille danser, invité par la bande de potes qui sont sur scène ? Wouahou « Plus fort que la vie, c’est ca ? » « Plus grand que la nature » Je rêve, enfin je cauchemarde… Je suis mal lunée ou cela sonne aussi faux que fort ? Je n’aime pas être prise en otage, ni dans la vraie vie ni dans la fausse. Difficile de trouver la sortie dans la fumée et l’obscurité… FIN du spectacle pour moi, j’ai peut-être raté un truc grandiose, je devrai peut-être y retourner (ce soir n’est que la première) en mettant tout au fond… Peut-être …Peut-être…

Mais qu’en pensent les autres ? Il m’est assez désagréable de dire du mal, surtout à partir d’une vision partielle d’un spectacle aussi donnerai-je la parole de plus convaincu que moi. Je passe la parole ici à Eric Vautrin.
 » Le théâtre de Macaigne est un théâtre puissant, vif et destructeur. Sa vivacité, sa violence pour ne pas dire sa cruauté tiennent autant de la rage que de l’euphorie, de l’amour que du désespoir, de la tendresse que du refus inconditionnel. Il ne cherche pas la solution, il cherche la vitalité. Il ne cherche pas l’absolution ou la conviction, il cherche à rester en vie et à dépasser l’idée par l’action, à transformer l’analyse en action collective. Il ne s’agit pas de plaire ni même de convaincre, mais de mettre en mouvement. …Car le théâtre répond pour Macaigne à un besoin d’exaltation qui est avant tout le moyen de dépasser ce qui semble s’imposer à chacun – le poids du passé, les conventions sociales éculées, les rêves préfabriqués. Le théâtre doit alors être « plus grand que nature » et se jouer des limites, ce qu’il prend pour une mission de service public : pour se rappeler qu’une autre vie est possible. »

Certes, sans aucun doute. De la puissance, de la vitalité, de l’exaltation à gogo.
« Macaigne s’inscrit ainsi dans la suite des artistes et intellectuels que Walter Benjamin avait nommés les destructifs en 1931. Ceux-là, écrivait-il, ne cherchent aucune nouvelle image, aucun nouvel idéal, ne s’attachent à rien, parce qu’ils savent que rien ne dure. Ils s’emparent de tout ce qu’ils trouvent, pleinement conscients de leur situation historique. ….

Vincent Macaigne est de ceux-là. Macaigne est un artiste qui cherche à exposer l’ambiguïté morale de l’existence. Il ressent la nécessité de se déprendre des conventions de son temps. Comme le caractère destructif de Benjamin – qui n’est pas destructeur –, Macaigne ne cherche à décrire aucune nouvelle image, à déterminer aucun nouvel horizon. Il « teste le monde sur sa vocation à être détruit », « met en ruine l’existant » « là où d’autres se heurtent à des murs », mais ce n’est pas pour détruire, mais pour ouvrir de nouveaux chemins et entretenir la possibilité de les parcourir. En cela, sa rage, qui est autant un appétit qu’une « violence sublimée », est une puissante réponse à l’attentisme moribond qui caractérise l’Europe contemporaine. Il répond à sa façon à ce que Philippe Ivernel a décrit comme « la double crise de la tradition et de la modernité qui laisse le sujet, désemparé, dans une traversée du désert, mâchant néanmoins quelque nourriture encore. D’où peut surgir une énergie se libérant tout à coup, disruptive justement. Munch : Le Cri. Monet : Impression, soleil levant. Brecht :  » Il n’y a qu’une seule limite au doute, c’est le désir d’agir.  » Eric Vautrin.

Déjà, entre le désir d’action et l’action il y a comme de la coupe aux lèvres. Mais de l’action, il y en a, du mouvement, on brasse de l’air, pardon de la fumée. Trop d’actions nuit à la réflexion, trop de bruit aussi soit dit en passant. Ensuite, le théâtre de Macaigne est un théâtre d’action qui se veut « plus grand que nature ». D’abord, je trouve cela prétentieux et ensuite, si c’est une référence à Shakespeare, celui-ci avait du théâtre une idée plus humble mais pas moins noble qui justement fait songer à cette mission de service public. Ainsi Williiam fait-il dire à Hamlet s’adressant à un comédien (Acte III, scène 2):

Hamlet « –Dites, je vous prie, cette tirade comme je l’ai prononcée devant vous, d’une voix naturelle; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j’aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. Ne sciez pas trop l’air ainsi, avec votre bras; mais usez de tout sobrement …
Puis :
Mettez l’action d’accord avec la parole, la parole d’accord avec l’action, en vous appliquant spécialement à ne jamais violer la nature; car toute exagération s’écarte du but du théâtre qui, dès l’origine comme aujourd’hui, a eu et a encore pour objet d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et au temps même sa forme et ses traits dans la personnification du passé. ….Oh! j’ai vu jouer des acteurs…. Ils s’enflaient et hurlaient de telle façon que je les ai toujours crus enfantés par des journaliers de la nature qui, voulant faire des hommes, les avaient manqués et avaient produit une abominable contrefaçon de l’humanité. »

Tout subjectivité assumée, je ne saurai dire mieux. Et je reste très curieuse d’avoir non pas de belles constructions intellectuelles et référencées sur le théâtre mais bel et bien des avis aussi simple que : j’aime, j’adore ou je n’aime pas. Car cela compte aussi et dans tout ce qui s’ écrit, il n’y a pas beaucoup d’avis. Frileuse époque.

Ildiko Dao,
à Genève

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Comments
2 Responses to “VINCENT MACAIGNE, « EN MANQUE », VIDY LAUSANNE”
  1. Personnellement, je pense que le spectacle doit asseoir la réflexion et articuler une certaine esthétique. Inviter juste à réfléchir n’est pas un critère suffisant car je trouve que le propre de l’œuvre d’art est aussi bien esthétique que de susciter emotion et sensation.

  2. CultURIEUSE dit :

    Pour moi, une oeuvre d’art plastique ou théâtrale contemporaine qui invite à la réflexion a déjà gagné, que j’aime ou non son aspect. « Le goût est une source de plaisir, l’art n’est pas une source de plaisir, c’est une source qui n’a pas de couleur, pas de goût. »Marcel Duchamp.

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