SANA YAZIGI, « CREATIVE MEMORY » OU L’ART DE LA RESISTANCE SYRIENNE

darayya

ENTRETIEN : Sana Yazigi, « Creative Memory » ou l’art de la résistance syrienne

Lancé en 2013 par un petit groupe d’activistes, le site web Creative Memory recense et classe quotidiennement la production d’artistes syriens, connus ou anonymes. À l’occasion du # 01 du Festival des Arts de Bordeaux, la créatrice de ce site, la graphiste syrienne Sana Yazigi, proposait un accrochage inédit des photos d’une trentaine de ces œuvres sur les murs de l’Institut Culturel Bernard Magrez.

Inferno : Avant d’entrer de plain-pied dans ce Mémorial, pouvez-vous Sana Yazigi faire un « retour sur images » sur la façon toute personnelle dont vous avez vécu le Printemps arabe de février 2011?… Où étiez-vous ? Quels rêves y avez-vous associés ?
Sana Yazigi : Avant que la révolution n’atteigne la Syrie, on regardait avec beaucoup d’attention ce qui se passait dans les autres pays arabes. En chacun de nous cette envie de changement était très forte. On attendait le moment où on allait pouvoir faire tomber cette peur dans laquelle on a grandi… Moi qui suis née en 70, je n’ai connu que ça, la peur et le silence. Alors en voyant les populations arabes descendre dans les rues, cela nous a donné beaucoup d’espoir… Cependant, nous Syriens, nous avions peur. Je me souviens avoir pleuré… et je sais que ce n’était pas seulement de joie, j’avais peur de la réaction du pouvoir. Reprendre le pouvoir, s’exprimer, exister, descendre dans les rues, mettre fin à cette tyrannie, oui… mais comment faire ?…
On avait très peur du prix à payer, nos parents avaient connu le prix de la répression, on le savait tous, c’était inscrit en nous… Cette lutte qui a démarré sous les yeux du monde entier, c’est la continuité d’une lutte qui date de cinquante ans, et non pas de 2011, une lutte qui est passée d’une génération à une autre. On savait que ce serait compliqué… D’ailleurs on a commencé par réclamer des réformes, pas la chute du régime. Des discussions vives ont opposé les Syriens sur la meilleure stratégie à adopter.
À la faveur d’un incident, l’arrestation de très jeunes étudiants « coupables » de graffitis, tout s’est déclenché… On avait demandé leur libération, mettant en avant leur jeunesse… Ils n’avaient fait que « copier » leurs copains de Tunisie et d’Egypte. En quoi ces quelques graffitis écrits sur le mur d’une école d’un quartier oublié d’une petite ville du sud de la Syrie pouvaient-ils être jugés comme un crime d’état ? Tous les jours sur leurs écrans les enfants voyaient ce type de graffitis, ils s’étaient amusés à en faire autant… Comme seule réponse, le pouvoir les a emprisonnés, torturés et a humilié leur famille… C’est cet événement qui a donné naissance à la révolution.

Vous étiez vous-même en Syrie, lors de ces événements ?
Sana Yazigi : Oui bien sûr… C’est ensuite, pour des raisons familiales, qu’en juin 2012 je suis partie pour le Liban. Même si je n’étais pas personnellement directement harcelé ou menacé, tout devenait très compliqué.

Deux années ont passé… Nous sommes maintenant en 2013 et vous êtes à Beyrouth… A quelle nécessité personnelle a répondu la création de votre site web « Mémoire Créative de la Révolution Syrienne »?
Sana Yazigi : Deux raisons… D’abord en tant que citoyenne, une question incessante : Qu’est-ce que je devais faire ?… C’était un arrachement, une nouvelle vie très difficile pour moi qui avais laissé en partant un pays où j’avais mes racines. Comment, du Liban, je pouvais soutenir la lutte de mon peuple… Et puis, en tant que graphiste, je savais faire des choses… Avant la révolution, j’avais une publication mensuelle qui couvrait l’activité culturelle et artistique de Syrie. D’où l’idée de ce site web. Avec l’aide d’une proche, on a créé un blog. Et très vite on a recensé de très nombreuses productions. J’ai recherché alors un financement pour construire un site web. Il a été lancé en mai 2013 avec deux cents « matières », aujourd’hui on en est à plus de vingt-deux mille.

Pour faire échec aux images mises en scène d’une part par l’Etat Islamique, et d’autre part par la propagande de Bachad Al-Hassad, votre recours a été d’afficher des œuvres d’artistes connus ou d’anonymes… pour remporter « le Jihad de l’image » ?
Sana Yazigi : Notre propos est avant tout d’afficher le peuple syrien pour le rendre visible. En effet, tout est fait pour qu’il n’existe pas, en image comme en vrai. Dans les médias, on ne parle que des deux forces qui se combattent. C’est pour rendre hommage à ce peuple syrien qui se sent abandonné que l’on documente et classe ces actes de résistance populaire transmettant chacun un message fort. En effet, au travers de ces œuvres, on ne voit pas directement les bombes qui tombent sur les civils, mais des sculptures, des peintures, des poèmes écrits sur les murs qui représentent autrement la situation vécue. J’insiste sur l’importance de « l’expression », c’est cette parole qui change le visage de la Syrie.

Une photo d’œuvre choisie pour cette exposition inaugurale du Festival des Arts de Bordeaux, est particulièrement «expressive» : celle où l’on voit un père, son enfant sur les genoux, et tenant à bout de bras le journal Al-Baath – outil de propagande du régime de Bachar El Assad – sur lequel cet homme a tracé à la main une phrase. Il regarde fixement l’objectif sans sourciller. Même sans comprendre l’arabe, sa signification saute aux yeux : quel défi lancé au régime !
Sana Yazigi : C’est là le but de ce site : nous « surprendre » pour prêter vie à ceux que l’on voudrait ignorer… Une mémoire vive à cultiver comme un acte vital.

Un écho à Paul Eluard, qui, en 1942, pendant une autre résistance, avait « réinventé » la Liberté… « Sur les armes des guerriers… j’écris ton nom, Liberté ».
Sana Yazigi : Oui, avant d’aller manifester, on sait les risques. Mais on danse, on chante, la vie, la mort ça ne compte plus. On est portés par ce souffle qui ne nous quitte plus. Seule la liberté compte. Chaque personne qui a participé à cette révolution a profondément ressenti qu’elle existait. Je sais que ce sentiment va m’accompagner toute ma vie. Le site web est là pour afficher cette mémoire, pour faire qu’elle ne se perde pas…

Cette production artistique spontanée d’hommes et de femmes syriens « en temps de guerre » met à juste distance l’horreur quotidienne pour mieux en rendre compte dans un processus créatif où se lit aussi l’espoir qui vise à la dépasser cette horreur… Parmi la trentaine d’œuvres que vous avez sélectionnée ici, quelles sont les deux ou trois qui rencontrent le plus votre histoire sensible, vous qui êtes née en Syrie ?
Sana Yazigi : Question très difficile… A chaque fois que je les regarde ces œuvres, c’est comme si je regardais mon peuple. Je ne peux pas choisir… Elles parlent toutes de manière extraordinaire. Je sens la vie, ma vie en elles… Celle anonyme qui porte ce message : « Si je meurs avant toi, je te confie l’impossible » – phrase empruntée au poète Mahmoud Darwich – m’émeut beaucoup. D’abord elle est magnifiquement calligraphiée et son dessin artistique, prenant possession de tout un mur détruit par les bombardements, montre la force de la parole et de l’espoir qui survivent aux bombes.

A l’ère du virtuel qui permet – paradoxe – de fixer ces œuvres « encrées » dans la réalité mais éphémères dans leur durée, nos sociétés ne trouveraient-elles leur pleine « raison » que dans les images qu’elles projettent ? Qu’est-ce que cela nous dit de la fonction actuelle de l’art ?
Sana Yazigi : Dans la révolution syrienne, l’art est très présent. Il a gagné un public immense et est devenu très populaire en portant en direct les messages de revendication de ceux qui luttent pour la survie d’un peuple. Avant la guerre civile, l’art était considéré comme élitiste ; le discours étant interdit, les artistes passaient par le symbolique, recours d’une minorité pour contourner l’interdit. Avec cet état de guerre où deux blocs barbares s’affrontent, l’art est devenu un formidable moyen de résistance dont s’est emparé le peuple syrien pour lutter contre l’oubli.

Propos recueillis par Yves Kafka

http://www.creativememory.org

jaber-al-azmeh

Images copyright Darayya et Jaber Al Azmeh

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