MARIELLE PINSARD, « ON VA TOUT DALLASSER PAMELA », LE TARMAC

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Retour : « On va tout dallasser Pamela » – Conception et mise en scène : Marielle Pinsard – Le Tarmac – la scène internationale francophone – Du 22 novembre au 2 décembre 2016.

Marielle Pinsard, metteure en scène genevoise, va toujours va toujours très loin dans ses propositions théâtrales. Sans omettre de veiller à ce que la clarté du langage permette de faire passer la dinguerie du propos, elle suit sa route sans dévier de la question qu’elle traite spectacles après spectacles et que l’on pourrait définir comme une « conscience de l’indécence ». Ainsi, elle explore avec un humour féroce une certaine idée que nous avons de nous-même. Elle représente les clichés occidentaux qui vont questionner les clichés africains en un incessant et vertigineux aller-retour. Avec ce nouveau spectacle, elle continue de creuser ce sillon si particulier. Et on rit, et on grince des dents. Et derrière le sourire Banania, derrière le masque faussement publicitaire de ses acteurs africains, on décèle notre propre masque souriant d’homme blanc. Et bel. Et bon.

La drague. La drague en boîte de nuit. Les nuits blanches s’enchaînent pour tenter de « brouter » l’homme blanc, de récupérer par la ruse l’argent qu’a pris le colon. Il s’agit de lui faire joyeusement payer sa duplicité, et de lui enlever sa naïveté et ses clichés face à l’Afrique. Le dépuceler, en somme. L’homme et la femme noirs utilisent les clichés d’immaturité qui leur sont associés pour se venger de la domination néo-coloniale.

C’est une fête au début, une tchatche, un concours de hâbleurs et de slameurs. C’est une battle de drague, un concours de plumes chatoyantes, de mots doux et de techniques d’approche. Passent sur scènes différentes nationalités africaines. On rit avec eux de leurs mots, on s’esclaffe devant la malignité des interventions, et l’on est en même temps rassuré par leur ton bon enfant qui ne les éloigne pas de la vision traditionnelle – et il faut bien le dire, raciste – de l’africain « cool » et immature.

Et cette impression introduit, lentement mais sûrement, une certaine gêne. Pourquoi représenter ainsi le cliché qui colle à la peau ? Est-ce là aussi une ruse ? Sans doute pas complètement, et c’est ce qui rend le spectacle troublant. Tout cliché correspond à une réalité partielle : quiconque a voyagé et confronté la culture véhiculée par un pays à une expérience concrète de ce pays comprendra l’essence de ce trouble. Se promener dans un paysage américain par exemple, y rencontrer des gens c’est se rendre compte que les séries américaines racontent quelque chose de réel. Il ne s’agit pas seulement d’un cliché mais d’une fiction basée sur l’observation. L’erreur serait de croire que cette image est la réalité. Marielle Pinsard nous invite ainsi à éviter un double écueil : celui de croire au cliché, ce qui rendrait l’image immuable (et stupide), mais également écarter définitivement ce cliché comme faux, ce qui serait se priver de la réflexion sur l’origine de ce cliché.

Et la metteure en scène de pousser délibérément les images jusqu’à les faire éclater et laisser apparaître leurs tensions sous-jacentes. La drague pour la recherche de fric prend une toute autre signification lorsque l’on sait que c’est la faim et le manque qui poussent à cette quête. Lorsque cette évidence est rappelée, on peut alors se poser la question de l’amour à l’occidentale. Ne drague-t-on pas aussi – et souvent – par intérêt, même si cet intérêt se cache derrière des sentiments sincères ? L’amour comme nous le vivons serait alors un luxe de nanti, ou une illusion.

Le trouble que développe le spectacle touche à tous les domaines et fait se rejoindre désir charnel, désir véniel et enjeux politiques. La scénographie raconte la violence et les ressorts insoupçonnés du cliché avec beaucoup d’humour. Nous nous trouvons dans une boîte de nuit, et à l’arrière de la scène trône une gigantesque tête de singe sur laquelle agit un DJ pour le moins agité. De qui cette tête de singe est-elle le visage ? Une tête de singe pour parler de l’Afrique, c’est évidemment rappeler les théories racialistes et les clichés qui continuent d’associer l’homme noir au singe de la jungle, fût-ce avec humour (douteux).

Mais ici l’humour fonctionne à plein, car cette tête qui crache de la fumée et qui lance des éclairs est le support de toutes les émotions : De figure d’attraction de Luna Park, elle passe à expression du vaudou. Elle peut tour à tour être figure d’adoration, de dévoration, elle peut représenter le désir, elle appuie la parole par sa présence et tient le regard du spectateur. Représentation du cliché, elle en révèle les aspects cachés, elle nous invite à passer au delà de l’image. Marielle Pinsard utilise le faux pour en révéler le vrai, et met tout de suite ce « vrai » révélé en question. L’aller-retour permanent et la destruction des certitudes par par une opération d’implosion amène à transposer ce cliché sur des figures occidentales : ainsi, un T-shirt de la Croix-Rouge devient le marqueur d’appartenance à une tribu, et le suisse-allemand est renvoyé à son statut de dialecte qui a réussi, comme pourraient l’être tout autant le français, l’anglais, etc…

Mais le spectacle ne se contente pas de renvoyer deux cultures dos à dos et de leur rappeler leurs connivences inconscientes. En opposition au rythme effréné des images et des paroles, une autre figure apparaît, une fois ou deux seulement. Une femme, qui marche lentement et qui porte sur le visage un masque d’escrime. Cette femme, sur laquelle chacun projettera ce qu’il veut (figure de dénonciation l’oppression ? sorcière ? personnification de l’Afrique ?) cette femme donc finit par faire taire toute parole et inviter chacun à entrer dans son rythme. C’est sur la lenteur que se termine le spectacle, et sur le mystère rendu à son silence. Un rythme lent, qui invite à réfléchir…

Willie Boy

Assistante à la mise en scène : Marion Noone – Avec : Jean-Marie Boli Bi, Adji Gbessi, Carole Lokossou, Michael Todego, Nina Willimann, DJ Fessé le singe (Grégory Duret), Achille Gwem, Julie Dossavi – Scénographie : Yves Besson – Lumières : Gérald Garchey – Costumes : Séverine Besson – Musique : Grégory Duret – Chorégraphies : Jenny Mezile, Jean-Marie Boli Bi – «Coachs» : Nathalie Hounvo-Yekpe, Jenny Mezile, Criss Niangouna

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