HUBERT COLAS : UNE « MOUETTE » QUI N’ENTERRE PAS NOS RÊVES

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Une Mouette et autre cas d’espèces. Une libre réécriture de La Mouette d’Anton Tchekhov par Edith Azam, Liliane Giraudon, Angélica Liddell, Nathalie Quintane, Jacob Wren, Annie Zadek, Jérôme Game mise en scène par Hubert Colas/Nanterre-Amandiers/du 12 au 22 janvier 2017.

Une Mouette qui n’enterre pas nos rêves…
Hubert Colas a convié sept auteurs poètes pour qu’à travers leur réécriture de La Mouette, puisse advenir un présent où le théâtre n’aurait de sens que dans un horizon politique et social. Que « serait La Mouette si c’était une pièce de théâtre non pas sur l’art, mais sur le militantisme » ainsi s’interroge ensemble des écrivains qui, cousus ensemble d’une main de maître par Hubert Colas, nous emmènent loin des chantiers battus de la dramaturgie et formes classiques. En appelant ces sept auteurs à réinterpréter cette pièce fondatrice de notre imaginaire collectif, le metteur en scène fait de l’éclatement des formes littéraires une nouvelle mise en abyme au sein de ce théâtre qui ne fait que parler de lui-même.

Dans la version que propose Hubert Colas, le contexte économique n’est plus celui de Tchekhov. Ce n’est plus la fin du XIXe siècle et l’industrialisation forcenée qui nimbent ces figures entourées par l’espoir de souffles nouveaux venus de la révolution industrielle, ayant pour effets irrémédiables la désertification massive des campagnes. Hubert Colas garde l’idée de mutation que l’on retrouve au niveau de l’énonciation et son partenaire de jeu, en l’occurrence la vidéo.

Quant au lac si essentiel à Tchekhov, comme en témoigne l’acte très beau réécrit par Liliane Giraudon, il est encore tout plein serti d’ombres et de mystères. Il unit ces personnages errants toujours au bord de se rencontrer et s’aimer, mais qui malheureusement n’ont d’autres modes d’expression que la crise.Quant à Treplev et Trigorine brillamment interprétés par Florian Pautasso et Thierry Raynaud, on a affaire à deux générations qui s’affrontent ; les anciens et les nouveaux. Cela se joue sur le plan de la littérature, bien sûr. L’avortement des formes nouvelles qui hante La Mouette de Tchekhov rejoint la souffrance silencieuse parfois criarde de Treplev sur la scène de Nanterre.

Angélica Liddell ouvre ainsi le bal avec une anti-mouette radicale dont les mots rageurs et frontaux sont dits avec force par l’interprète sublime de Macha (Vilma Pitrinaite). La dramaturge espagnole narre implacablement le non-amour de Nina pour Treplev et s’identifie littéralement au mal qu’il soit excrémentiel ou sexuel, en somme artaudien pour mieux se l’approprier et dès lors peut-être même le conjurer. Plus Angélica Liddell exècre l’œuvre phare de Tchekhov, la désosse, plus elle fait acte de parole. En contrepoint d’écritures tragiques et violentes, d’autres pousseront davantage vers le comique, comme l’acte réécrit par Edith Azam ou encore vers l’absurde telle Nathalie Quintane et ses digressions autour de l’écossage des petits pois. Comme Treplev et Trigorine incarnent deux désirs littéraires distincts, ici de multiples formes d’écritures se croisent au fil de cette Mouette et mettent en question le champ de la littérature contemporaine et ses possibilités concrètes d’actions sur le réel.

L’éclatement des narrations répond au fil conducteur : les vidéos réalisées par Pierre Nouvel au fil des répétitions. On y trouve des chemins forestiers à embouchure unique, des mouettes et visages psychédéliques projetés sur un rideau gris à l’aide d’iPhone et perches à selfie. Les images entrent ainsi en résonance avec notre ère numérique qui grâce à ses effets de floutages et éclaircissements des corps nous renvoient à notre réalité trop souvent opaque. L’image calligraphie merveilleusement les mouvements des acteurs. Ce n’est pas seulement des toiles peintes qui apparaissent mais une zone interactive où se constitue un dialogue vivant entre le visible et l’invisible.

Après avoir vu cette pièce, se dit-on que tout a été mis en œuvre, et ce avec une délicatesse rare, pour tout simplement « serrer amicalement une main sans avoir le cœur gros comme une machine à vapeur », ce qui n’est tout de même pas rien comme l’a écrit un jour Nathalie Quintane.

Quentin Margne

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Photographies de Hervé Bellamy.

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