ABRAHAM POINCHEVAL, LA MATIERE NOIRE DU CERVEAU, LA SUBJECTIVITE

La Tribune de Yann Ricordel.
Abraham Poincheval, la matière noire du cerveau, la subjectivité

À vrai dire, l’idée de la performance (au sens presque autant sportif qu’artistique) récemment accomplie au Palais de Tokyo par Abraham Poincheval, et les quelques images glanées sur Internet qui l’accompagnait, étaient suffisamment puissantes pour que je ne ressente pas le besoin de prendre un billet aller-retour pour Paris afin de constater de visu la réalité de ce qui m’était décrit par des textes journalistiques dans le « style dépêche » et des images qui certes ne pouvaient entrer au cœur du sujet, mais accrochaient suffisamment pour inciter à imaginer ce qu’a vécu l’artiste pendant ces huit jours. De la performance passée par le conceptualisme à l’heure d’Internet et de la « post-vérité », en somme. Et qu’il soit aussi tentant et finalement assez simple de produire du discours, de théoriser, à proprement parler, sur cette performance (qui s’est déroulée dans la Mecque de l’art contemporain étatique bureaucratisé; on pourra par ailleurs se demander quel sera le prix de départ de la mise aux enchères des deux parties du bloc de pierre scindé dans lequel Poincheval a séjourné) n’a pas nécessairement valeur de compliment pour l’artiste, même si sa performance est intéressante du point de vue théorique, donc, et de ce point de vue seulement.

Je crois qu’en réalité, aucun texte, aucune image ne pourra jamais « entrer au cœur du sujet », car au delà de la réalité matérielle de l’oeuvre, son véritable centre est l’ensemble des images et des mots (qui ne manquaient pas puisque outre les énoncés produits spontanément par performer en son for intérieur, ce dernier avait emporté de la lecture), deux choses qui dans l’activité de l’esprit ne sont pas toujours distinctes (est-ce cette indistinction qui définit ce qu’on appelle les idées?), qui ont « traversé l’esprit » de Poincheval pour employer une expression en voie de désuétude, qui sont apparues dans son cerveau (c’est le Stimulus-Independant Cognition, ou SIC) pour être plus proche d’une réalité que les neurosciences commencent tout juste à explorer. Dans une situation où le performer a vu les stimuli extérieurs (visuels, sonores, mais également tactiles, olfactives et gustatives) se raréfier dans leur nombre et leur diversité, c’est à ce qu’on appelle de manière imagie et par homologie avec un domaine d’étude de l’astrophysique l’ « énergie noire » de son cerveau qu’il a été confronté, ou encore à son « réseau par défaut », des régions cérébrales qui se trouvent activées en l’absence de stimulus extérieur1.

C’est ce réseau qui fonde ce que l’on nomme dans un registre plus philosophique la subjectivité, qui elle-même fonde la singularité. Si l’on considère alors l’histoire et la théorie de l’art de ces vingt dernières années, la performance de Poincheval marquerait symboliquement la fin de ce l’on a nommé l’ « esthétique relationnelle » où l’art ne se situait pas tant dans l’objet d’art-même que dans les relations qu’elle suscitait entre ceux qui la recevait, et théoriquement entre ceux qui émettaient et ceux qui recevaient (évidemment, en réalité, la distinction entre artistes et spectateurs d’exposition demeurait statutairement marquée). Ici, la réalité ultime de l’oeuvre, qui n’a pas été consignée et peut de toute façon difficilement l’être, consiste encore en des relations, mais cette fois-ci au sein du seul esprit de l’artiste. Est-ce à dire que la performance de Poincheval serait le marqueur d’un retour à la subjectivité propre à chacun contre sa dissolution dans ce que la sociologie et l’anthropologie nomme « relationnisme », qui ne saurait expliquer l’émergence d’idées nouvelles2 ?

Yann Ricordel-Healy

1 Sur ces questions je recommande l’ouvrage très abordable de Jean-Philippe Lachaux, Le cerveau attentif. Contrôle, maîtrise et lâcher-prise, Paris, Odile Jacob, 2013 pour l’édition de poche.
2 A ce sujet, voir Albert Piette, Contre le relationnisme. Lettre aux anthropologues, Paris, Le bord de l’eau, 2014

Source image 1 : http://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/resultats/index.php?do=page&cote=01649&p=22
0022
image 2 : performance de A. Poincheval, Palais de Tokyo 2017

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