FANNY DE CHAILLE ET GAËLLE BOURGES, EPICENTRE DE L’EFFERVESCENT « CHAHUTS »

Festival des arts et de la parole CHAHUTS, du 14 au 17 juin, BORDEAUX Quartier Saint-Michel et au-delà.

Fanny de Chaillé et Gaëlle Bourges : épicentres de l’effervescent Festival « Chahuts »
Du 14 au 17 juin, sous l’égide de sa nouvelle directrice Elisabeth Sanson, le quartier populaire Saint-Michel de Bordeaux s’enflamme… Faisant suite au projet « Campagne » – tribune artistique et citoyenne ouverte en temps de campagne électorale – Fanny de Chaillé et Gaëlle Bourges (toutes deux programmées en juillet prochain au festival d’Avignon, l’une pour Les Grands, et l’autre pour Incidences 327 dans les Sujets à vif), le collectif OS’O, Nicolas Bonneau et Julien Fournet sont à nouveau convoqués comme fers de lance d’un festival branché sur « l’art de faire circuler la parole, de la donner à ceux qui ne l’ont pas, de se confronter aux dissensus, de faire éclore des récits de vie ».

Ainsi, venant s’articuler à ces propositions artistiques, d’autres mêlant danses, break dance, musiques du monde, cinéma, poésies et autres formes «éclatées » – tant sur le territoire que dans l’originalité qu’est la leur – composent un cocktail explosif dont l’ingrédient principal est à rechercher du côté d’un « art vivant » (sic) qui puise dans sa relation à la population la substance qui le régénère encore et toujours.

Ouvrant la « voix » à cette armée du Chahut qui va déferler quatre jours durant dans une quinzaine de lieux singuliers, Gaëlle Bourges poursuit son travail d’exploration de l’histoire de l’art porteur de représentations sociétales (Cf. A mon seul désir à partir de la tapisserie de La Dame à la licorne). Au travers d’une « fabuleuse » performance intitulée Quelques détails sur le bon et le mauvais gouvernement, elle s’appuie sur sa visite au musée de Sienne où se trouvent exposées les fresques des Effets du bon et mauvais gouvernement peintes par Lorenzetti au début du XIVème siècle. Sur un plateau nu, par sa seule présence, convoquant quelques accessoires – glanés au rayon souvenirs de la galerie marchande du musée de la Piazza del Campo – qu’elle tire de son sac, elle fait revivre de manière quasi hallucinatoire les enjeux de la vie politique moyenâgeuse mise en images par le peintre italien.

En effet, pendant près de soixante-dix ans, la ville de Sienne a confié son gouvernement à neuf citoyens, élus une seule fois et pour un temps très court, afin d’éviter toute dérive oligarchique. Montant sur un tabouret, s’allongeant, prenant des poses, elle va, naviguant entre la figure ailée de Timor (côté mauvais gouvernement) et celle de Securitas (le bon gouvernement), nous promener avec grâce et légèreté, humour et pertinence, dans les arcanes du pouvoir d’alors. Pour conjurer la peur que Sienne ne tombât entre les mains d’un seigneur, pour écarter la tyrannie fauteuse de guerre, seule la vigilance citoyenne pouvait faire obstacle…

Et comme l’Histoire a fâcheuse tendance au bégaiement, pour étayer ce propos liant les siècles entre eux, l’artiste réalise un pont de sens en convoquant sur le plateau neuf spectateurs(trices) invité(e)s à reproduire les scènes de la fresque projetée en fond de scène en fin de parcours. Cette danse collective, en parfait miroir avec celle représentée à Sienne, résonne comme une lutte à jamais conclue contre la passion de la tristesse, une sorte de trait d’union combatif entre les époques.

Faisant suite à cette performance et la prolongeant, Faire Campagne, le film de Lorenzo Recio – réalisé d’après une idée de Gaëlle Bourges, Jeanne Lazarus et lui-même – met en scène quelques protagonistes de la campagne présidentielle du 1er tour. Ainsi les portraits géants d’Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, François Fillon, et Marine Le Pen – tous interprétés par des femmes – viennent-ils s’incruster en surimpression sur la représentation du bon et mauvais gouvernement, comme pour suggérer qu’à chaque époque « la sienne »… Les fragments de chaque discours reproduits par la bande son correspondent scrupuleusement à ceux prononcés par les candidats à la fonction suprême durant le week-end ayant précédé le scrutin. L’effet produit est saisissant… à en pleurer parfois de rire : aux larmes citoyens, formez vos bataillons…

Une autre tête d’affiche de « Chahuts », Fanny de Chaillé, faisant appel à un dispositif de diffraction, délivre sa Gonzo Conférence sur l’histoire de son rock « à elle ». Debout dans la salle derrière un micro, elle énonce sa conférence sur son rapport intime au rock pendant que, Christine Bombal, sa complice sur le plateau, incarne dans son corps électrisé les figures du rock et que, par un troublant retour du son, le mouvement des lèvres de la performeuse danseuse font écho aux propos énoncés au micro. Tout comme l’ethnopsychanalyse (Cf. Georges Devereux) renonçant à la possibilité d’une approche objective, privilégie la subjectivité assumée dans ses approches du fonctionnement psychique, le Gonzo journalisme – cher au critique mythique de rock que fut Lester Bang – place la conférencière en figure majeure du propos énoncé. Non seulement le discours produit est à la première personne, mais le Je qui parle émaille le sujet traité des données personnelles propres au sujet qui les énonce.

C’est donc au travers du filtre de son point de vue (à prendre autant au sens physique que psychique) que Fanny de Chaillé karchérise les poncifs du rock pour en retrouver l’essence : loin d’une sincérité jaillissante spontanément, la vérité de l’engagement passe par une construction de la déconstruction mise en scène à fort renfort de récits qui ne doivent rien à l’improvisation. Mais pour que l’effet vérité fonctionne sur le public, il importe que l’engagement de l’artiste ne laisse aucune distance entre lui et son jeu. Un roi qui se prend pour un roi est un fou (dixit Lacan), un rocker qui se prend pour un rocker s’expose à la décompensation psychotique pouvant conduire à des bouffées délirantes propres à l’autodestruction du sujet. Aussi, Fanny de Chaillé conclura : « c’est pourquoi j’ai décidé un jour de faire du théâtre et pas du rock. Je crois en la distance, celle du théâtre, celle du jeu ».

La performeuse danseuse Christine Bombal est assez exceptionnelle dans son interprétation. Arrivée nue sur le plateau, elle va revêtir le costume qui la fera rockeuse et lorsque, sautant du plateau dans la salle, elle se trouve hissée à bout de bras des spectateurs qui passent le corps de leur extase musical dans une (pseudo) transe partagée, on se dit que les standards du rock sont là, exposés, pour être mieux distanciés.

Mais on ne pourrait réduire ce Festival voué aux arts de la parole à ces deux performances…
Discours de Jean Magnard (sélectionné pour être joué lors du prochain Festival « Fragments », Paris) se lance corps et âme dans une exploration chorégraphique du discours politique d’un ancien ministre du Royaume-Uni, Nick Clegg. Les fragments de discours in English (sans surtitrage) répétés à l’envi sont déclinés en autant de propositions corporelles intensément incarnées. Le chorégraphe sur scène et ses deux danseurs, accompagnés par une musique électrique, déploient une énergie à la mesure de l’engagement qu’est le leur dans cette forme travaillée avec ferveur et tirée au cordeau.

Dans Conférence citoyenne Nicolas Bonneau, (im)pertinent artiste-conteur, invite sur le plateau le très bientôt ex député maire de Bègles, Noël Mamère. Ensemble, ils tournent les pages, réparties en plusieurs chapitres, d’une existence reliée par le même fil…vert en l’occurrence. Cette recherche-action libère une voix iconoclaste dans un paysage politique où les éléments de langage préfabriqués parasitent le sens. La langue déliée résonne comme un subliminal pied de nez au macronisme rampant – et manuel de savoir entourlouper – qui dilue toutes les acceptions dans le même discours sirupeux propre à engluer les consciences.

Enfin, deux autres formes, pour tenter de compléter ce (trop) bref aperçu de la richesse foisonnante des propositions : Une balade en Utopie de Julie Sellier et Dormeuse d’Olivier Villanove. Dans la première, au lever du petit jour et au fil d’un parcours empruntant le tramway, la déambulation pédestre sur les coteaux de l’autre rive de la Garonne, puis le bateau sur le fleuve, chacun est invité à lire – et à répondre – aux extraits de lettres d’Henri David Thoreau, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois. Ainsi, en écho aux paysages extérieurs émergeant de la nuit et aux paysages intérieurs délivrés par la prose poétique du philosophe naturaliste américain, les mots couchés sur le papier viennent réveiller les sens.

Dans la seconde, offerte aux plus jeunes, une déambulation dans des lieux « magiques » du quartier-base de ce Festival, le quartier populaire Saint-Michel, offre l’occasion de revisiter le conte d’une princesse endormie attendant son prince charmant soumis à moult épreuves. Autant que les formes s’adressant aux adultes, il n’est pas plus question là – le titre résonne comme une antiphrase – d’endormir les jeunes esprits en leur proposant de la guimauve mais tout au contraire d’aller jusqu’à les immerger dans une galerie des horreurs foisonnant de poupées massacrées et autres toiles d’araignées effrayantes. Ils éprouveront d’autant plus le plaisir d’un happy end hors sentiers battus. Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fée, ne disait pas autre chose de la valeur de tels récits, ici théâtralisés : en répondant aux angoisses liées aux épreuves suscitées par le fait de vivre, les contes libèrent le petit d’homme d’un fardeau intérieur trop lourd pour lui.

Lorsque, chahutant les lignes de la bienséance et du conformisme consensuels, la poésie fait corps avec la politique, pour redonner le goût de la parole, le monde se trouve – un temps -comme réenchanté.

Yves Kafka

Visuel : Gonzo Conférence de Fanny de Chaillé – photo Marc Domage

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