FESTIVAL D’AVIGNON : ENTRETIEN AVEC OLIVIER PY

71e FESTIVAL D’AVIGNON – Olivier Py – « Les Parisiens » – 8-15 juillet à 15h, relâche le 10 – La Fabrica / « Hamlet » – 21 juillet 15h – 22 juillet 15h et 18h – maison Jean Vilar.

Inferno : Serge Doubrovsky a fait de l’autofiction la veine de son inspiration. Du « Cahier noir », écrit à 17 ans, aux « Parisiens », vous arpentez vos chemins de l’intime, de l’art, du sacré mêlé aux forces dionysiaques, pour être la matière vivante de votre œuvre… Les masques autofictionnels d’Aurélien et Lucas sont-ils une réponse « voilée » à la question posée par Hamlet, « être ou ne pas être » ?
Olivier Py :
Aucun élément d’autofiction ne figure dans mon écriture. Ni dans Le Cahier noir, où on peut le penser, ni dans Les Parisiens, où il est difficile de le penser. Et même – pour citer Proust – je dirai : « Ce n’est en rien mon autobiographie ». Si Le Cahier noir adopte la forme du journal d’un adolescent, moi je sais que ce n’est pas mon journal ; simplement j’ai publié un roman qui en prenait la forme. Je ne me reconnais pas dans l’autofiction. Ce que j’écris ce sont des récits fictionnels, des romans.
Aurélien et Lucas ne sont pas plus mes échos autofictionnels que le narrateur de La Recherche du temps perdu ne l’est pour Proust. Et même si ces deux personnages ont hérité de moi-même, ce qui m’intéressait c’était de travailler sur trois générations auxquelles je donne des éléments de mon ressenti de jeune-homme, d’adulte, de moi plus tard. Je me projette dans tous les personnages – féminin, masculin, de tout âge – sans qu’il s’agisse de liens directement anecdotiques.

La parole, si masquée avance-t-elle dans « Les Parisiens », prend valeur performative : elle est en soi pleinement action. Cependant se pose la question du passage au plateau de ce flot impétueux qui déferle sur les 537 pages de votre roman… Comment – à La Fabrica – faire théâtre d’un tel matériau luxuriant ?
Olivier Py : D’abord j’apprécie que l’on rappelle que le théâtre est le lieu de la parole performative. Dans les mille et une définitions que j’ai pu donner, toutes ne sont que la paraphrase de cette idée-là : le théâtre est parole-acte. Alors comment passe-t-on de ce flot impétueux à une architecture dramatique… J’ai envie de vous répondre que je ne sais pas. Cela va m’obliger à déjouer mes propres conventions théâtrales.
Frank Castorf et d’autres ont réalisé à partir de romans des adaptations très convaincantes… J’écrirai une adaptation, elle-même adaptée ensuite au plateau. Le roman sera un immense matériau où je puiserai, sans être exhaustif. Mais je ne sais quelle forme cela prendra, l’aventure étant de me mettre en difficulté par rapport au passage à la scène. Cela va m’obliger à inventer un autre théâtre qui ne soit pas métathéâtral. Je n’ai jamais adapté l’un de mes romans (sauf pour Le Cahier noir, mais la matière était moins foisonnante) et ce défi théâtral provoque en moi beaucoup d’intérêt.

Hamlet, au nom du père, assassinera le régicide… L’histoire est connue… Mais à La Maison Jean Vilar ce seront les détenus du Centre Pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet qui incarneront Claudius, Gertrude, Ophélie, Hamlet, le spectre, bousculant l’horizon d’attente de la pièce… Quel nouvel espace avez-vous souhaité ainsi ouvrir aux pensionnaires de cette institution carcérale mais aussi aux spectateurs ?
Olivier Py : Je mentirais si je disais que cette distribution répond à des visées dramaturgiques. L’an dernier, suite au Prométhée enchaîné et à la demande des détenus, j’ai créé le spectacle. Je leur avais demandé ce qui les ferait rêver. Peut-être par défi, ils m’avaient répondu : Hamlet. J’ai alors retraduit, réécrit, et ajouté des commentaires pris dans mes mille et une définitions du théâtre où la figure de Hamlet occupe une place centrale. Je leur ai proposé un texte qui pourrait être joué par d’autres acteurs, sauf que là j’étais contraint de choisir une distribution d’hommes, ce qui en soi n’est pas une originalité. On s’est beaucoup attaché à l’impuissance de Hamlet qui n’arrive pas à commettre son crime et qui s’y résoudra qu’à sa toute fin. Les détenus aussi sont dans une situation d’empêchement, d’impossibilité d’agir, de dire leur situation.
Je dois à ces acteurs l’envie de reprendre ce travail hors les murs. Pour certains ce sera leur première sortie. C’est une expérience extraordinaire, une aventure tous azimuts, humaine, sociale, poétique, rendue possible grâce à des directeurs de prison solidaires et des juges d’application des peines qui ont cru aux enjeux du projet. Cela permettra – peut-être – de « remettre en scène » la question de la prison, trop peu débattue.

Justement, au regard de cette « mise en je » – présenté sur deux plateaux – des valeurs auxquelles vous êtes attaché, qu’est-ce que le citoyen-homme de théâtre, a voulu en ces temps incertains faire entendre ?
Olivier Py :
Je crois qu’on est véritablement libre que par la parole. Ce n’est peut-être pas très grave si l’on n’arrive pas à la révolution… Ce qu’il faut d’abord c’est se libérer de soi et cela se fait par l’accession à son propre récit. On n’a pas de destin si on n’a pas de récit de ce destin. Tout cela est raconté dans Les Parisiens mais c’est aussi le vécu de l’aventure partagée avec les détenus du Pontet. Comment arriver à reprendre le cours de son propre récit, c’est cette formulation qui va permettre l’accès à la libération.

La mise en récit par le langage devenant le Réel…
Olivier Py : Oui, le Réel et non pas la réalité… Mes personnages – qui peuvent paraître verbeux – sont mus par un désir de mots qui montre leur croyance à la possibilité de se reconstruire en donnant sens à la parole. C’est ce qui fait que je suis et que je reste un homme de théâtre. Même quand j’écris des romans.

Propos recueillis par Yves Kafka

Photo C. Raynaud de Lage

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