FESTIVAL D’AVIGNON : « LE SEC ET L’HUMIDE », TROUBLANTE EXPERIENCE DU FASCISME

71e Festival d’Avignon : Guy Cassiers  » Le Sec et l’humide » – du 9 au 12 juillet – L’Autre Scène, Vedène.

Une expérience des plus troublantes du fascisme à l’œuvre

Qu’on ne s’y méprenne pas : si Guy Cassiers s’empare de l’écrit éponyme de Jonathan Littell après avoir monté l’an dernier « Les Bienveillantes » du même auteur, ce n’est certainement pas -ce serait méconnaître les recherches singulières du metteur en scène belge en matière de langage visuel ou plastique – pour proposer un quelconque documentaire sur les errements du fascisme. L’intéret de son propos – réussi, n’en déplaise à certains qui n’y ont vu que la compilation de documents à charge – est à chercher ailleurs.

Partant d’une conférence fictive à partir de l’essai de Léon Degrelle, belge de son état et fasciste de conviction (jusqu’à s’engager dans la Waffen-SS), Guy Cassiers fait bouger au propre comme au figuré, visuellement et sonorement, les lignes du monstre fasciste et de l’humain en nous. La Campagne de Russie présentée comme le paradigme du repoussoir hideux incarné par le monde russe – vaseux et enlisé dans une turpitude nauséabonde, « l’humide », contrastant avec l’idéal allemand fait de droiture érigée verticalement, « le sec », sert de « pré-texte » (sic) à l’expérience grandeur nature proposée aux spectateurs.

Immergés dans la (pseudo) conférence donnée par Filip Jordens – acteur lui-même magnétique – nous le suivons mot à mot dans la « démonstration » vigoureuse de Léon Degrelle visant à exalter l’idéologie fasciste. Livre projeté en gros plan sur un écran géant, passages avec numéros des pages à l’appui, magnétophones reproduisant des extraits réels et/ou reconstitués de la voix de Léon Degrelle, projections d’images de l’époque, tout tend à donner à cet « exposé » la caution scientifique propre à une conférence parfaitement documentée et au-dessus de tous soupçons manipulatoires.

Or au fur et à mesure que le conférencier avancera dans son propos annoncé d’analyser le langage du fascisme, vecteur de l’idéologie dont il est porteur, un trouble tant psychique que physique le gagnera… et nous gagnera par ricochet.

Dans un premier temps, l’historien-conférencier débusque chez le sujet fasciste un manque d’accomplissement de soi, comme si une défaillance originelle l’avait empêché à jamais de suivre le schéma de construction freudien. « Par défaut », il aura dû alors se doter d’un moi-carapace l’étayant de l’extérieur, une sorte d’ersatz à son incomplétude. Et ce « remède », c’est le langage lui venant en aide pour fournir, au travers d’une phraséologie rôdée, la structure manquante. La maintenance du moi, question de vie ou de mort plus importante pour le fasciste que le danger réel de la défaite, nécessite des opérations d’oppositions codifiées : contre tout ce qui coule, contre tout ce qui se délite dans la fange du bolchévisme déliquescent, le fasciste oppose effrontément et en l’exaltant tout ce qui s’élève verticalement vers le ciel. Aux miasmes liquides, il oppose l’érection du sec. Dès lors, la colonisation allemande apparaît comme une vaste opération de maintenance du moi.

Le fasciste ne se rend pas, il coule. Corps secs, cadavres humides. Lorsque le corps est « ouvert », le sang, le pus, l’urine, la chair en putréfaction renvoient à l’angoisse de la liquéfaction, source suprême d’effroi. Aussi le fasciste catégorise-t-il la mort pour tenter de faire du corps mort le lieu du sec. Peine perdue… Le retour du refoulé remet en jeu l’humide qui revient à flot continu. Alors le fasciste devient la bouillie du soldat bolchévique…

Et ce faisant, de manière imperceptible, une autre métamorphose s’opère sous nos yeux et dans nos oreilles… Grâce aux ressources expérimentales de pointe mises à disposition par l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique, la voix du conférencier mue pour désormais prendre la même tessiture vocale que celle de Léon Degrelle. Quand il articule le discours du fasciste, c’est son propre visage à lui projeté en gros plan en fond d’écran qui le regarde parler. Lorsqu’il incarne Degrelle, son image en miroir dédouble son discours. Il devient « doublement » Degrelle, sur scène et sur l’écran où le flouté des lignes des deux visages en compose un seul les réunissant dans la même entité singulière.

La conférence se poursuit… Les limites entre le corps du fasciste et celui putride des bolchéviques ne peuvent être maintenues. Le fasciste qui rêvait d’assécher le liquide jusqu’à l’Oural ne peut désormais qu’envisager la fuite pour échapper à sa propre liquéfaction. Contre les forces de l’humide, le monde ne peut rien. Aussi seule l’écriture permettra à Degrelle d’écluser le liquide qui l’envahit, ainsi tentera-t-il de sauver son costume amidonné de colonel SS. Après lui, le déluge…

Mais comme le théâtre, cette débâcle a son double… Cheminant dans le propos de Degrelle, le conférencier s’y fond. Par un fondu enchaîné floutant, leurs visages et leurs voix sont rendus indistincts les uns des autres. Une sorte d’osmose poreuse a liquéfié leurs différences.

« Le sec et l’humide » prend statut de métaphore de la banalité du mal dont le pouvoir de séduction est tel qu’il met chacun face à cette question récurrente : qu’est-ce qui me distingue – et me protège – de verser dans la barbarie dont je suis, à mon insu, agent porteur ? On le voit, on est très loin d’un simple intérêt documentaire. L’émotion déclenchée par cette courte forme est d’ailleurs si vive que le déni de tout ressenti peut être une planche de salut… mais ce serait sans compter sur le retour du refoulé. Guy Cassiers poursuit là, contre vents asséchants et marées liquides, son œuvre sensible à haute valeur réflexive.

Yves Kafka

Photo C. Raynaud de Lage

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