AVIGNON : EMMA DANTE, « BESTIE DI SCENA », DESHABILLER L’HUMAIN

Festival d’Avignon – Gymnase du lycée Aubanel –  » Bestie di Scena  » ( « Bêtes de Scène ») d’Emma Dante – 18, 19, 20, 22, 23, 24, 25 juillet à 20h.

« Bêtes de scène », déshabiller l’Humain

La metteure en scène invitée 2014 pour « Le Sorelle Macaluso » revient en Avignon avec un tout autre spectacle… mais avec le même appétit de dire la vie hors tabou et circonvolutions inutiles. Celle qui a installé sa compagnie dans une cave du nom d’une ancienne prison où les femmes accusées de sorcellerie étaient jugées, mériterait ici à son tour d’être traduite en sorcellerie par les tenants du créationnisme qui croient dur comme (luci)fer que l’homme est le résultat, non d’une évolution, mais du Créateur Tout Puissant. En effet, le titre de la nouvelle « création » d’Emma Dante, « Bestie di scena », traduit à lui seul l’essence de son projet : retrouver en chacun la bête originelle pour, dans un processus régressif de déconditionnement, reparcourir en sens inverse l’itinéraire aboutissant aux individus honteux et englués dans les conventions sociales que nous sommes devenus.

Alors, avec un tel dessein, quoi de plus adapté que d’exposer sur un plateau, nu lui aussi, une brochette d’humanité, mise à nue par sa créatrice afin, du tableau des débuts montrant quatorze spécimens lambda alignés, hommes et femmes de toutes corpulences et âges, ayant honte de leur nudité (scènes cocasses de chacun des acteurs et actrices posant alternativement sa main sur les parties intimes de son voisin ou voisine en guise de cache sexe improbable), au tableau final où alignés encore, ils exposent tout « naturellement » leur nudité sans la moindre gêne, on mesure « l’évolution » accomplie.

Les accessoires, minimalistes, se résument au surgissement sur le plateau d’objets hétéroclites tombés des cintres ou jaillissant de chaque côté des coulisses. Ils vont venir percuter l’existence de ces individus groupés par instinct grégaire ou dispatchés, toujours sous l’effet de l’instinct de survie, les révélant à eux-mêmes. Ainsi, du jerricane d’eau (source régénérante dont chacun s’abreuve), des pétards (dont l’explosion agressive conduit vers l’animal craintif courant en tous sens), du ballon (dont les « rebondissements » conduisent vers l’enfance joyeuse), de la poupée parlante (dont les gestes mécaniques mènent vers les automates de manèges musicaux), de l’épée (dont l’usage révèle les instincts guerriers des hommes), de la bassine (dont l’eau réveille les danseuses mécanisées), des serpillières (dont l’arrivée est un don du ciel pour éviter les glissades intempestives), des cacahuètes (dont l’ingestion mène tout droit vers le gorille), tous ces objets tombés du ciel deviennent des catalyseurs de l’humanité en quête de vérité éclatée. Et ce sont dans ces éclats anarchiques que se dit justement notre essence humaine.

Alors on ressort vivifiés de cette expérience « grandeur nature » d’une humanité « dépouillée » de sa honte acquise pour se ressourcer aux délices de l’innocence archaïque. Car, même si le ton de cette performance quasiment muette – les cris d’animaux, la petite musique de la poupée parlante, et très peu de musique à part le retentissant Only and Only you pour conclure cette odyssée jubilatoire – est délibérément joyeux, au travers des très belles figures offertes par ces corps à corps « éclairés » rendus à la nature, on se dit que cette purge a eu le don de révéler le malaise dans la civilisation. Emma Dante réussit là le « chef d’œuvre » de son corpus théâtral, elle qui a élu le corps réel – jeune, vieux, maigre, enveloppé – au centre de son esthétisme.

Yves Kafka

Photo Masiar Pasquali

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN