MICHAEL ASSIFF, « PIER 1 », VALENTIN PARIS

Pier 1 – Michael Assiff – Galerie Chez Valentin – Jusqu’au 7 octobre 2017.

1. Imaginez-vous pénétrant dans le décor abandonné d’un film de science-fiction de série B. On y voit, à l’intérieur d’un centre commercial sous saisie, un magasin appelé The Silk Road où des antiquités rares, importées illégalement depuis des zones de guerre, franchissent l’au-delà pour y rencontrer leurs doubles de contrefaçon, produits industriellement. Et bien qu’il y ait assez de preuves sur le tournage pour permettre une analyse médico-légale, il n’est pas simple de déterminer immédiatement la cause de la faillite ou ce pourquoi le tournage du film a brusquement cessé.

2. Qu’est-ce qui incite les petits entrepreneurs immigrés à décorer leur commerce de fortune avec des posters aux couleurs vives représentant des monuments historiques de leur pays d’origine ? La réponse à cette question n’est peut-être pas tant liée à la fierté nationale ou à la conservation du patrimoine mais davantage à un désir de minimiser le coût élevé de la vie sur le marché libre des migrations géopolitiques. La vraie fonction de ces images de monuments en tant que piètres moyens de survie est sans doute la même que celle d’autres éléments plus communs du restaurant, comme les meubles dont les répliques exactes se trouvent dans d’autres restaurants étrangers où l’on mange pour moins de 10€. On imagine habituellement que ce n’est qu’avec l’avènement de la modernité et le début du commerce international que les pays du sud ont commencé à produire, de façon industrielle, des artéfacts culturels destinés à la consommation occidentale. L’anthropologie montre pourtant que l’histoire de l’exportation illégale d’objets exotiques vers les pays occidentaux remonte bien avant l’arrivée des premiers Européens aux Amériques ou en Afrique. Il n’a pas fallu longtemps aux autochtones pour comprendre qu’ils pouvaient tirer profit de leurs cultures et traditions, et créer une industrie artisanale basée sur ce qui intéressait les Européens. Ce qui a peut-être changé aujourd’hui est le fait que ce commerce n’a plus une seule destination géographique ou culturelle évidente, mais une multitudes de points de production, de trafic et d’échange répartis partout sur terre sous la forme d’une nébuleuse semblable à la carte du réseau Internet. Dès lors, pourquoi s’étonner quand Hobby Lobby, l’un des plus gros fournisseurs de matériel de travaux pratiques et d’accessoires de décoration à bas prix aux Etats-Unis, est accusé de trafic d’objets anciens en provenance du Moyen-Orient ? Ne devrait-il pas être évident que les deux économies de production d’authenticité, de haute et basse gammes, qui sont en apparence distinctes possèdent la même base métaphysique ? À cet égard les objets authentiques, qu’ils soient ou non de qualité, fonctionnent comme les technologies de transport qui nous connectent à des lieux lointains inconnus et à leur temporalité.

3. L’un des leitmotivs du cinéma de science-fiction est la manière dont les différents développements souvent réalistes de l’intrigue sont soudain interrompus par un événement beaucoup plus important qui force la narration à abandonner ou à modifier son cours, révélant ainsi le thème principal ou la dynamique véritable du film. Dans le cas de Pier 1, ce brusque revirement se manifeste par l’arrivée du changement climatique et son rapport crucial à l’ornemental et au représentatif. Les lampes en cuivre récupérées, qui façonnent simultanément différents arrangements floraux et des molécules de gaz à effet de serre, servent aussi de décorations d’intérieur en filigrane. Tout comme l’environnement, lui-même substrat naturel de la verve planétaire, détermine nos modes de vie politiques, culturels et technologiques, la crise du climat est progressivement devenue la cause de tous les autres désastres humains qui sont présentés dans Pier 1. Ainsi le nom Pier 1 évoque-t-il un espace générique servant à l’échange d’objets inutiles entre le commun des habitants de la planète ainsi que le point naval de sortie et d’entrée au coeur du commerce comme de l’immigration de masse.

4. “Si l’on considère que la mondialisation signifie l’effacement des frontières et la libre circulation des personnes, des biens et des idées, il devient alors assez clair que le mouvement lui-même[anarchisme] est un produit de la mondialisation, mais aussi que la majorité des groupes qui y participent – les plus radicaux en particulier – contribuent à cette mondialisation généralement bien plus que ne le font le FMI ou l’OMC.”

David Graeber, The New Anarchists, New Left Review, 2002

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