INTERVIEW : CHLOE DUMAS, SCENOGRAPHE POUR « ANGELS IN AMERICA »

ENTRETIEN : Chloé Dumas, scénographe.

« Je m’adresse aux sens du spectateur« 

Au sein du collectif INVIVO, elle fabrique des scénographies immersives. Pour « Angels in America » de Tony Kushner, puissante épopée sur l’Amérique des années Reagan, Chloé Dumas a conçu un décor sobre, d’un onirisme glacé. Interview.

Inferno : Vous avez créé avec le collectif INVIVO le dispositif scénique d' »Angels in America », mis en scène par Aurélie Van Den Daele. Pourquoi créer en collectif et comment travailler ensemble ?
Chloé Dumas : Il y a quelques années, étudiante à l’ENSATT de Lyon (Ecole Nationale Supérieure d’Arts et Techniques du Théâtre), j’ai rencontré Samuel Sérandour et Julien Dubuc. Ensemble, nous avons créé le collectif INVIVO en 2011. Nous partagions déjà l’envie de travailler sur la place du spectateur et la volonté de développer nos propres créations. D’autres artistes nous ont rejoint ensuite. Nous donnons la même importance aux différents corps de métier (création lumière, vidéo, mise en scène, écriture, interprétation, scénographie…), loin de la hiérarchie théâtrale classique. Partir d’une sensation plutôt que d’un texte : ce n’est pas ce que l’école nous a enseigné, mais nous aimons ce rapport à la scène!
« Angels in America » n’est pas une création propre, cela fait partie des collaborations que nous développons avec d’autres artistes. Mais nous avons construit le projet avec la metteuse en scène, Aurélie Van Den Daele, dans un temps de travail « à la table ». Notre cohésion au sein du collectif INVIVO nous permet de penser de manière interdisciplinaire le dispositif scénique.

Pour « Angels in America », vous avez imaginé une scénographie sobre et froide. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?
Le texte de Tony Kushner comporte une profusion de didascalies, de lieux, de personnages et de scènes. Il a un caractère très cinématographique. Rester dans le réalisme aurait impliqué un changement de décor perpétuel. Nous avons plutôt choisi de travailler par fragments, en faisant apparaître une image, un tableau, un espace des possibles. Certaines scènes coexistent simultanément sur le plateau alors qu’elles se succèdent dans la pièce. La scénographie doit pouvoir évoquer cette diversité. Quelques chaises, un cube de verre, un rideau de chaînes : c’est un non-lieu que nous donnons à voir aux spectateurs. Il donne le sentiment d’un site connu mais interchangeable, aux possibilités multiples, un lieu seuil, à la fois hall d’aéroport, d’immeuble, ou salle d’attente. C’est un espace hostile jusque dans les matériaux utilisés. Les chaises en plastique, les balles de ping pong, les vitres en Plexiglas, la lumière froide conçue par Julien Dubuc renforcent cet aspect. Seuls les comédiens apportent une chaleur au plateau. Ces choix impliquent la scénographie autant que la mise en scène : sans un dialogue entre les deux, ils ne peuvent aboutir.

Votre scénographie est très immersive. Comment travaillez vous sur les perceptions des spectateurs ?
En tant que spectatrice, j’aime qu’on s’adresse à mes sens. J’ai été très marquée par les spectacles sensoriels de Joël Pommerat, et par ceux du scénographe Daniel Jeanneteau. Scénographe, au sein du collectif INVIVO, l’immersion est au cœur de ma démarche. Je pars des sensations du spectateur pour imaginer un espace. Je m’adresse aux sens du spectateur plutôt qu’à l’intellect. Paradoxalement, la mise à distance est un mécanisme immersif très fort, qui permet de se projeter dans un univers mental. Le cinéma a cette grande puissance de l’image qui nous fait oublier pour un temps notre propre réalité physique. Au théâtre, cet effet de déconnection du réel est atténué par la présence des comédiens, qui nous relient à une réalité très concrète. Mais créer un décalage entre ce qu’on voit et ce qu’on sent permet de retrouver le sentiment d’immersion. Une vitre, de la fumée, un tulle en avant scène, vont permettre de couper le public du réel. Pour Angels in America, le fond de scène de rideau de chaînes produit cet effet. La boîte vitrée qui occupe la scène côté cour est un autre point essentiel de la scénographie. Elle s’intègre au hall et peut être interprétée de manière réaliste : un fumoir ou un bureau vitré par exemple. Mais elle devient l’espace de l’ailleurs et de l’onirisme au fil de la pièce, avec l’apparition de l’ange et de l’agent de voyage. La vitre, en modifiant le son, l’image, crée une distorsion du réel qui encore une fois favorise l’immersion. Le numérique (vidéo / Réalité Virtuelle / casques audio / micros…) est un autre vecteur de sensations : dans ‘Angels in America », nous avons équipé les comédiens de micros cravates (micros HF) qui permettent une artificialité et un précieux décalage : les voix semblent à la fois plus proches et plus indirectes.

Propos recueillis par Christelle Granja

« ANGELS IN AMERICA » – Texte de Tony Kushner / mise en scène Aurélie Van Den Daele – Jusqu’au 10 décembre 2017 – Au théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, Vincennes – http://www.theatredelaquarium.net

Et en 2018, « 24/7 », création du collectif INVIVO sera à découvrir : Du 30 janvier au 6 février au Théâtre des Îlets, CDN de Montluçon Du 8 au 11 février à la Gaîté Lyrique, Paris – http://www.collectifinvivo.com

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Photos : Marjolaine Moulin, DR

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