JUDE CHRISTIAN, « PARLIAMENT SQUARE » , FORCE VINDICATIVE

Londres, correspondance.
« Parliament Square » – James Fritz – mise en scène Jude Christian – Bush Theatre, Londres – jusqu’au 6 janvier 2018.

Force vindicative.

Le vivier britannique de pièces contemporaines jouées est inépuisable et possède de nombreuses pépites. « Parliament Square » écrite par James Fritz en fait partie et la mise en scène de Jude Christian n’en est pas moins intelligente et haletante.

Kat, interprétée par Esther Smith, se rend au Parlement pour changer le monde. Elle se doit de faire une action qui fasse réfléchir le monde entier, qui devra changer la face de la terre. S’immoler par le feu devant le Parlement, voici ce qu’elle a planifié lorsqu’elle prend le train pour se rendre à Londres laissant derrière elle son mari et sa fille toute jeune. Elle a, au préalable, tout prévu en postant une lettre à sa mère qui explique son acte, confiante que cette dernière la fera publier dans les journaux quand elle la recevra. Le spectateur assiste à son périple, l’avant et l’après, sur le petit espace du plateau du Bush Theatre dans une mise en scène magistrale pour une pièce marquante.

« Parliament Square » est une pièce polyphonique. Les premières scènes montrent le combat entre Kat et sa conscience, jouée par Lois Chimimba, pour commettre cet acte irrémédiable qui devrait servir sa cause et s’élever contre les injustices du monde. Aux appels téléphoniques inquiets de sa famille, elle répond par habitude et le spectateur les entend en voix-off, puis découvre en chair et en os les comédiens incarnant les membres de sa famille, à l’hôpital, lieu matérialisé par un simple lit en fer, alors que Kat sauvée in extremis, par une inconnue, devenue héroïne d’un jour, est rendue à l’injonction de vivre et doit se reconstruire.

Une pièce qui ose poser la question de l’action radicale au service d’une cause, de l’individu face à un monde qui semble immuable mais aussi de la notion de héros. Ainsi, après plusieurs mois passés dans le coma, Kat se voit contrainte de revenir à la vie. Présentée à Catherine, la personne l’ayant secourue, elle la rejette violemment comprenant qu’à cause de cette vie précieuse et en miettes qu’elle possède à nouveau, son action aura été vaine. Pire encore, personne ne comprendra son acte, qui apparaît alors comme un moment de démence, puisque sa mère n’a non seulement pas relayé au monde sa lettre postée et les causes de son acte mais surtout elle l’enjoint à oublier, à se noyer dans son quotidien lui indiquant la vacuité des actes isolés pour changer le monde.

Outre son sujet coup de poing, ce qui est d’autant plus frappant dans cette pièce et sa mise en scène c’est le traitement du temps. La notion d’écoulement du temps qui passe est marquée par des noirs complets alternant différentes scènes rapides : rééducation, visites de Tommy, le mari de Kat et de sa mère, puis une fois rentrée chez elle, l’entrelacement des dialogues entre les différents personnages sont entrecoupés de noirs hachurant la narration et l’entrée et la sortie de personnages. Aux dialogues se succèdent également des bouts de chants d’anniversaire, symbolisant le passage du temps, jusqu’à ce que l’enfant de Kat soit une adolescente sur le plateau. Efficaces, ces entrecroisements fonctionnent comme autant de tranches de la vie de la miraculée qui se concentre, selon les désirs et l’ordre intimé par sa mère, sur ce qu’elle possède encore : une famille à défaut d’un corps et d’idéaux. Les scènes d’immolation, fonctionnent, quant à elles de façon remarquable, et se révèlent ingénieuses dans leur simplicité : des cendres tombant des cintres avec renfort de fumigènes et lumières incendiaires, fortes inoubliables, avec peu de moyens techniques. Seule la toute fin de la pièce m’a semblé plus faible mais cela n’est que peu de chose au regard de la pièce en son entier.

Jusqu’où aller pour défendre une cause ? Quelles possibilités de se faire entendre existe-t-il dans notre société ? A-t-on le droit d’intimer l’ordre de vivre à un être désirant se sacrifier ? Autant de questions soulevées par cette pièce.

Delphine Leroux

Parliament Square – Photo Richard Davenport

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