FESTIVAL TRENTE-TRENTE : ENTRETIEN AVEC JEAN-LUC TERRADE

ENTRETIEN : Jean-Luc Terrade, directeur artistique de la XVème édition du Festival Trente Trente à Bordeaux.

« Je suis irrécupérable… »

Inferno : « Je suis une erreur parce que je vis et je conçois mon œuvre comme bon me semble, sans me soucier des convenances », cette phrase, adaptée du texte de Jan Fabre que vous avez monté en mai dernier dans le cadre du festival des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Paris, pourrait être votre étendard… Seriez-vous prêt à vous confondre avec le « je » qui l’énonce ?

Jean-Luc Terrade : Oui… A l’encontre de certains, j’ai toujours pensé que la création était histoire très personnelle, qu’il ne fallait pas se préoccuper de sa réception. Si l’on fait du spectacle vivant, c’est pour que les choses soient partagées mais elles ne peuvent pas l’être avec le plus grand nombre. Une œuvre doit diviser, ou alors c’est l’œuvre absolue. C’est pourquoi je prône la division et la confrontation, provocation qui permet à chacun de se définir avant de pouvoir se rassembler.

Je crée par rapport à l’intime, même si mon intime n’est pas étranger à la société. Comme d’autres, mon travail s’axe autour de la mort, de la marginalité et du sexe. Ce qui varie c’est la place d’où on les aborde. J’ai toujours été à la marge par rapport à une différence sexuelle vécue à l’époque comme invivable. Dans les années 60, l’homosexualité était entachée d’un sentiment de honte, je me suis défini par rapport à cette singularité. Et puis cette marginalité forcée est devenue marginalité revendiquée.

Mes auteurs, Lagarce, Beckett, Heiner Müller, Duras, Guyotat, Bernhard, Handke partagent la révolte et la marginalité, ils sont en conflit avec les convenances. Les grands auteurs sont traversés par des contradictions. La pensée n’est jamais linéaire ni univoque. Pouvoir dire une chose et son contraire sans pour autant s’y perdre.

Je déteste le public car je hais ce que la société fait du public – un monceau de certitudes et de défenses. Pour toucher l’humain, il faut d’abord s’attaquer au public. D’où la position de Claude Régy exigeant le silence. Il n’y a pas d’auteurs compliqués. L’art c’est pas l’intellect, ça doit d’abord toucher. On ressent et après on pense. Le travail du passeur c’est de faire résonner de manière sensible la complexité.

Vous vous retrouvez dans l’homme-artiste qu’est Jan Fabre… Mais comment le metteur en scène en est-il arrivé à la mise en je(u) de « Je suis une erreur »?

Jean-Luc Terrade : J’ai découvert l’écriture de Jan Fabre lors des spectacles de SIGMA [festival SIGMA de Bordeaux, l’un des rendez-vous européens des avant-gardes entre1965 et 1990] où il présentait un solo avec sa femme. Plus tard, je suis tombé sur ce texte court qui m’a de suite interpellé… La position revendiquée de l’artiste – être une erreur par rapport au monde extérieur mais aussi par rapport à soi-même – lui donne son statut. C’est la faille et l’erreur qui font l’artiste. C’est au travers de nos problèmes, nos difficultés à vivre, que l’œuvre existe.

En tant que metteur en scène, j’expose sans retenue ma vie personnelle alors que dans la vie je craque dès que j’aborde certains sujets, comme le sida.

Erreur par rapport à la société, je me suis défini essentiellement par rapport à cette place de mon enfance, solitaire, exclu du fait de mes préférences sexuelles dans un monde bourgeois et de droite. Toujours en porte à faux, en confrontation pour exister… sans doute ma chance ! La complication, c’est de résister au jeu institutionnel des subventions. Molière était dans cette dualité : ne pas déplaire au roi et dénoncer la société.

Justement… Depuis sa création en 2004, vous êtes le directeur artistique du Festival international de la Forme Courte. Pour sa quinzième édition – programmée du 23 janvier au 2 février 2018 sur les territoires de Bordeaux Métropole et de la Nouvelle Aquitaine – vous récidivez de plus belle en affichant tout de go votre ligne artistique à lire dans l’édito de votre plaquette (consultable sur la toile) : « En se jouant des genres et des disciplines, la création contemporaine [de Trente-Trente] se veut un lieu radical de la contradiction et parfois du désordre ! Et non pas un moyen de pacification sociale, chargée de favoriser le vivre ensemble ». Pavé dans la mare du politiquement correct, comment cette assertion peut-elle être reçue par ceux qui détiennent le pouvoir de vous accorder ou pas des subventions ?

Jean-Luc Terrade : Pour 2019, Trente Trente est d’ores et déjà demandé par quatre nouvelles structures de la Nouvelle Aquitaine agrandissant son territoire. Je serais bien évidemment très intéressé de leur répondre positivement… sauf que si le Conseil Régional et les autres partenaires ne montent pas en puissance – et, actuellement, cela ne semble pas être dans leurs intentions – ce ne sera financièrement pas possible ! Le paradoxe est que Trente Trente suscite de plus en plus d’adhésion auprès du public et des professionnels du spectacle mais que les financeurs – convaincus par ailleurs eux aussi de l’intérêt de la proposition – ne répondent pas à la hauteur de ce que ce Festival international exigerait de moyens.

Quant à l’édito, aucun retour… Je ne pense pas qu’il suscitera de réactions négatives de la part des institutionnels qui partagent dans l’absolu mes choix… mais qui dans la réalité ne les soutiennent pas autant qu’il serait nécessaire pour qu’ils deviennent effectifs. Les milieux institutionnels ont tendance à me considérer comme une sorte d’ovni, dont ils ont par ailleurs grand besoin pour que leur cahier des charges ait trace d’électrons qui ne sont pas dans les lignes… J’avais nourri certains espoirs du côté du Conseil Régional qui m’avait promis une augmentation substantielle autour de 10000 €… et qui m’a finalement généreusement octroyé 3000 € supplémentaires, le Conseil Général m’ayant gratifié d’une augmentation de 1800 €… C’est totalement dérisoire par rapport à un festival qui propose pas moins de 36 spectacles, répartis sur deux semaines de représentations, sur Bordeaux Métropole et sa Région.

Face à cette incompréhension, je vais solliciter mes partenaires pour qu’ils tentent de faire entendre aux institutionnels que les décisions prises passent à côté de ce qui est demandé par le Ministère lui-même qui prône de donner la priorité aux liens avec les nouveaux publics. Je propose sur un plateau un dispositif qui répond en tous points à ces exigences, et les politiques ne s’en saisissent pas… Ils semblent ignorer que mon équipe est des plus réduites et que, en déficit depuis plusieurs années, je ne me suis plus versé de salaire depuis l’an dernier. Cette situation est impossible à tenir très longtemps. A partir du moment où ce n’est pas de leur initiative propre – comme le FAB [Festival des Arts de Bordeaux Métropole] – mais relève d’une initiative personnelle, il n’y a pas place pour exister. Heureusement que je fais preuve de ténacité, beaucoup auraient déjà abandonné… Philippe Méziat et son prestigieux festival de Jazz a tenu dix ans, moi ça fait quinze ans… et j’ai envie de continuer ! Le rapport que j’entretiens avec les artistes m’y encourage fortement. Ivo Dimchev, Steven Cohen, et bien d’autres tiennent à revenir… Ça serait dommage d’arrêter.

… Et pour les politiques aussi ce serait dommage que Trente Trente s’arrête, eux qui récupèrent l’aura de ce festival singulier pour donner une vitrine branchée à Bordeaux Métropole…

Jean-Luc Terrade : Mais qu’ils ne s’en privent surtout pas ! Je les y encourage fortement en leur disant : Foncez, récupérez-moi ! Faites-en quelque chose de ce festival pour qu’il vous appartienne en propre !… (J’en ai rien à faire d’être récupéré, je suis irrécupérable…).

Le message est passé…En ce qui concerne justement la traduction artistique de votre conception d’un art échappant au formatage normatif, pourriez-vous faire ressortir quelques-uns des spectacles programmés – même s’ils répondent tous à ces exigences ! – afin de donner un avant-goût de ce qui attend les spectateurs, séduits chaque année par l’im-pertinence de vos choix ?

Jean-Luc Terrade : Je citerais peut-être le cas « exemplaire » d’Arnaud Saury, c’est la cinquième fois que je l’invite sur quinze rencontres. A Boulazac, il y a deux ans, avec sa Cie Mathieu Ma Fille Foundation, il a créé « Dad is Dead ! » : immense succès (il sera repris le mardi 30 à Bègles). Il a beaucoup tourné depuis, va être programmé à Paris et revient à Boulazac (le mardi 23) pour sa nouvelle création « Manifeste » [Nous n’avons plus d’histoires à raconter. “Pourquoi serions-nous du côté de ceux qui vivent des choses que d’autres veulent entendre. Pourquoi ne sommes‐nous pas justement du côté où il n’y a rien à dire. Pourquoi faut‐il raconter ce qui nous arrive. Nous n’avons pas d’histoire à raconter. Nous n’avons pas d’histoire, ne comptez pas sur nous pour vous raconter quoi que ce soit.” Suzanne Joubert].

Arnaud Saury va donc être très présent (il le sera aussi à Limoges comme regard extérieur du spectacle d’Olivier Debelhoir, « L’Ouest Loin », son partenaire dans « Manifeste »). Il symbolise la forme artistique que je revendique – c’est un ovni passé par le théâtre pour arriver au cirque – ainsi que la pluridisciplinarité de Trente Trente. Il a commencé le théâtre chez moi à Sarlat où il a été mon assistant, c’est un parcours de fidélité artistique et humaine.

Je pourrais aussi parler d’Alexander Vantournhout, présent à Gradignan (le jeudi 1er) qui, avec « Aneckxander », propose quelque chose de hors norme, d’atypique, d’impossible à définir (danse ? cirque ? performance ?) où le corps et la nudité sont au cœur de son travail. Avec une économie de moyens, il crée un univers très personnel. Il m’intéresse comme les années précédentes Ivo Dimchev, Steven Cohen ou encore Gertjan Franciscus dont la performance sur la disparition des abeilles conduisait à sortir de son anus un œuf pondu là où Steven Cohen extrayait du vin. Ce sont tous des artistes porteurs d’un monde à eux.

Thierry Escarmant avec « Chto, interdit aux moins de 15 ans », présenté à Cognac cette année (le mercredi 24), est aussi l’un des artistes que je citerais. Comme le couple Annabelle Chambon et Cédric Charron, de la troupe de Jan Fabre, qui présenteront « Projet # » (le dimanche 28 à Bordeaux-Le Bouscat). Ce que j’apprécie beaucoup chez eux, c’est qu’en plus des thèmes qui sont les leurs – sexe, société, politique – ce sont avant tout deux excellents danseurs dotés d’une technique d’une précision remarquable.

Enfin, même si on pourrait croire que j’ai fait cette année une impasse sur les textes, j’ai passé une commande d’écriture de textes courts, à cinq auteurs – Gianni Gregory Fornet, Arnaud Poujol, Solenn Denis, Thomas Gornet, Delphine Hecquet – autour du « Silence ». Ces textes seront présentés à Limoges (le vendredi 2) avant de faire l’objet l’an prochain – du moins pour certains d’entre eux – d’une mise en jeu. En effet, dans mon travail de metteur en scène, programmateur et directeur artistique de festival, je revendique de faire éclore ces textes sur un plateau tant ces écritures contemporaines m’apparaissent de qualité.

Propos recueillis par Yves Kafka,
décembre 2017

Le Festival Trente Trente se tient du 23 janvier au 2 février prochains à Bordeaux-métropole.
Tout le programme sur : http://www.marchesdelete.com/index.php?option=com_content&view=article&id=54&Itemid=260

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