« JAMAIS SEUL », UN THEÂTRE-MONDE HYPNOPTIQUE

« Jamais seul » texte Mohamed Rouabhi, mise en scène Patrick Pineau – TnBA Bordeaux – du 16 au 19 janvier

Comme des flashs qui, trois heures et demie durant interrompues seulement par une pause, crépiteraient dans une salle obscure, des tableaux pris sur le vif d’une humanité bousculée par les aléas d’une existence ne lui faisant pas de cadeaux vont impressionner notre rétine. Sur un arrière fond déroulant d’images cinématographiques projetées, ces tableaux vivants « riches » en couleurs et composés d’une quarantaine de personnages ballotés par les lois d’une économie libérale faisant d’eux les laissés pour compte de la croissance triomphante, vont être incarnés par une troupe intergénérationnelle composée de quinze acteurs. L’auteur du texte luxuriant qui donne la parole à cette fresque, Mohamed Rouabhi, est l’un d’entre eux (truculent « cauche » de football) ; quant à Patrick Pineau – à qui l’on doit entre autres la mise en scène de « Peer Gynt » donné en 2004 dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes – il entretient avec sa troupe et son auteur une complicité qui se retrouve dans l’énergie collective déployée sur l’immense plateau nu de la Grande Salle Vitez du TnBA.

Dans un no man’s land de béton gris pouvant être associé à tous les lieux de passage ou d’attente, dès que la lumière se fait, une quinzaine d’hommes et de femmes s’emparent au pas de charge de l’avant-scène en déposant énergiquement la chaise pliante que chacun tient sous son bras pour s’y asseoir, constituant ainsi une ligne de front avec la salle. On découvre au travers des prises des paroles de l’un(e) ou de l’autre qu’il s’agit de la réunion d’un groupe de chômeurs anonymisés par la privation de leur emploi. L’un évoque avec une nostalgie retenue les petits dimanches matins révolus où, avec sa compagne, ils admiraient le soleil se lever. Et puis, après vingt-cinq ans de boîte, l’usine a fermé. Depuis quatre ans, il vit en reclus, au ralenti. Et alors qu’exceptionnellement il s’était levé tôt un matin, en ouvrant le journal au café du coin, il a reconnu la photo du tilleul de son ancienne maison. Ce qui lui valait l’honneur au tilleul de figurer ainsi en bonne page, c’est que l’une de ses branches avait servi à la victime pour se pendre… Après ce témoignage, vifs remerciements de l’animatrice du groupe de paroles qui, après avoir fait applaudir le narrateur par les autres membres, annonce la date de la prochaine réunion.

Un rideau métallique tombe de la mi-hauteur des cintres pour aussitôt se relever sur une autre scène. Ainsi se juxtaposeront, comme dans une gigantesque fresque impressionniste mouvante, des clips empruntés au modèle de l’univers cinématographique. Un couple, sur le parking désert d’un supermarché quelconque, s’engueule ferme, l’homme plantant là sa compagne flanquée de tous ses cabas approvisionnés. Deux hommes « de couleur », après avoir joué de l’effet de peur qu’ils produisent sur la femme pour mieux démonter les idées reçues que leur présence suscite – « Je te renifle, je suis un homme de Cro-Magnon » – se feront les porteurs des sacs de la dame.

Retombée de rideau et une jeune femme handicapée mentale se dénude ingénument devant le copain de son ami pour lui montrer en toute innocence ses seins. Puis, une vigile explique la technique de fouilles (« le soutif et la culotte ») pour prendre sur le fait ceux qui viennent « nous » voler. Les revues de psychologie sont même convoquées car, comme le disait John Wayne, « la vie est dure, mais elle l’est beaucoup plus quand on est stupide ». Trois jeunes filles regardent sur l’écran d’un téléviseur un reportage sur les homos… sapiens. On retrouve dans un tableau suivant la femme aux cabas et les deux hommes de couleur attablés chez elle autour d’un plat de pâtes, l’un lui racontant le livre qu’il a écrit dans lequel il rend compte comment, s’enfuyant de son pays en guerre, il a pu échapper providentiellement à la mort. Irruption du mari, de retour, qui déverse ses aprioris racistes (même s’il s’en défend : n’a-t-il pas des copains réunionnais ?!) sur les raisons de la présence de ces deux hommes, chez lui ! Son copain l’accompagnant, lui ira encore plus loin en désignant de « tas de charbon » l’homme noir alors que ce dernier, cultivé et plein d’humour, rappelle que les homos sapiens sont sortis il y a plus de 25000 ans de la forêt… même si tous n’ont pas encore atteint le niveau de civilisation attendu.

Saynètes phares et « éclairantes » d’un monde éclaté qui dans leur succession chaotique donnent à voir la fragmentation de ses vies malmenées créant, chez ceux-là mêmes qui en sont les victimes désignées, des réactions de rejet de celui qui est différent d’eux ou, aux antipodes, générant des gestes de solidarité improbable. Les différents registres se mêlent tout naturellement, s’étayant les uns les autres pour rendre compte de la complexité du vivant. On passe sans transition du réalisme à peine décalé à l’onirisme échevelé, en empruntant les chemins de traverse du grandguignolesque ou de la dérision joyeuse. Un camaïeu de couleurs et de tons propre à surprendre en dérangeant l’ordre établi des représentations, comme cet homme qui préfère donner ses deux euros à un clown – dont le statut lui inspire confiance – plutôt qu’aux deux quêteurs humanitaires venus le solliciter. Un médium, un handicapé moteur peu amène dans son fauteuil roulant, Jésus « en personne », un coach footballistique aux exhortations guerrières et à la fragilité touchante, nous maintiennent en plein éveil, nous les spectateurs témoins d’une humanité vivante que l’on ne peut réduire ici aux clichés figés dans la cellulose de la pellicule de nos « pré-jugés ».

Après l’entracte, une conteuse, lanterne à la main, son ombre décuplée sur le mur derrière elle, remettra en lumière les éléments de cette histoire au pays des humains au travers d’un conte riche en échos redoublés. Elle invitera chacun à rejoindre la place du village pour la fin du spectacle avec toujours la même succession de scènes drôles (« Et le septième jour Dieu créa Cantona », sur fond d’images d’exploits du légendaire footballeur) contrastant avec le témoignage poignant de ce chaudronnier, obligé après le rachat de sa boîte à se reconvertir à l’usage d’un logiciel en anglais commandant sa machine, et licencié après sa période d’essai pour inaptitude sous indication du travailleur noir ayant eu la charge d’assurer ses quelques semaines de formation forcée. Il y aura aussi cette femme errante dans la rue, enceinte jusqu’aux dents, que l’on croira un temps morte ainsi que son bébé. Il y aura encore l’histoire de Laïka, la chienne martyre de l’histoire de la conquête spatiale russe envoyée dans le cosmos en 1957, et celle des chiens errants qui aujourd’hui ont disparu du paysage… sauf un… qu’un coup de feu semble à son tour éliminer.

Et puis, une nouvelle réunion de paroles où l’une des participantes, en langue des signes, exprime avec véhémence le harcèlement sexuel d’un patron goujat, et où l’un des participants annonce avec émotion qu’il a trouvé du travail dans le sud et qu’il va devoir les quitter… mais pas tout à fait… puisqu’il emportera précieusement avec lui la photo de groupe fixant ce moment de fraternité partagée. Le bouquet final verra un homme et une femme, enlacés tendrement l’un à l’autre dans leurs duvets, contemplant les étoiles, leur image projetée en grand sur le fond de scène jusqu’à ce que la lumière blanche saturée les rendent, incandescents, invisibles, des poussières d’étoiles.

Images cinémascopiques, tableaux kaléidoscopiques de l’humanité telle qu’elle va avec ses heurs et malheurs, ses espoirs et déconvenues, ses trajets heurtés échappant à toute linéarité didactique, composent ce théâtre-monde foisonnant de vitalité et où le Jamais seul est toujours présent. Non seulement notre rétine est impressionnée par ces images – autant celles des tableaux vivants incarnés par la troupe d’acteurs soudés, que celles des vidéos qui défilent – mais notre entendement est continuellement stimulé par ce flux et reflux de situations éminemment intranquilles. De quoi certes pouvoir déconcerter les esprits trop cartésiens tant l’indiscipline de cette forme volontairement décousue peut troubler, voire déboussoler… Mais, justement, c’est à l’endroit même de cette écriture sciemment éclatée que réside l’effet de vérité qui en découle : nos sens sollicités, tenus en constant éveil au-delà d’un quelconque sens construit qui serait doctement asséné, nous conduisent « tout naturellement » vers la lumière finale incandescente. Là où nous ressentons au plus profond de nous-mêmes la brûlure du plaisir, celui de faire corps avec ces poussières d’étoiles, avec ce sentiment inaliénable de faire communauté.

Yves Kafka

Photographie Eric Miranda

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