TRENTE TRENTE : ANNABELLE CHAMBON, CEDRIC CHARRON ET KEVIN JEAN TIENNENT LE HAUT DE L’AFFICHE

Festival Trente Trente, Bordeaux-Métropole et Nouvelle Aquitaine – « Des Paradis #3 » et « La Poursuite du Cyclone » de Kevin Jean ; « projet#dorignac#beauxarts » de Annabelle Chambon, Cédric Charron et Jean-Emmanuel Belot – 27 et 28 janvier 2018.

Depuis le 23 janvier, une onde peu ordinaire – même si elle est maintenant attendue (on en est à la 15e édition) – trouble la tranquillité de Bordeaux-Métropole et de la Nouvelle Région Aquitaine (Cognac, Boulazac, Limoges, Pau). Porteuse de performances atypiques souvent surprenantes, voire dérangeantes, elle donne à voir et à entendre des formes qui vu leur format (« de trente secondes à trente minutes ») et leur composition (un mixte percutant) risqueraient fort de rester longtemps « in-visibles ». A l’originalité assumée de la programmation arrêtée par Jean-Luc Terrade, correspond un mode opératoire à l’unisson : les spectateurs choisissent librement leur parcours regroupant plusieurs propositions. Pour ce week-end (mi-temps du festival qui se prolonge jusqu’au 2 février), pas moins de dix formes alliant, chorégraphies, musiques, poésie et autres expérimentations aux confins des différents genres, et ce dans une « in-discipline » revendiquée par les artistes et le programmateur comme relevant de leur ADN partagé. Parmi elles, trois se détachent de ce corpus artistique expérimental.

Kevin Jean présentait deux formes, l’une (Des Paradis #3) étant le troisième volet d’une pièce déjà créée, l’autre (La Poursuite du cyclone) constituant la première étape d’un parcours de création en gestation. Les deux, l’une présentée au Glob Théâtre et l’autre à La Halle des Chartrons le lendemain, nous ont impressionnés par leur engagement, leur authenticité à fleur de peau (sic), et leur vocation d’ « ouvroir de poésie potentielle ».

Des Paradis #3 réunit sur un plateau nimbé d’une lumière écrin deux hommes (Kevin Jean et Bastien Lefèvre) et une femme (Laurie Giordano) qui après avoir croisé leur regard d’une pureté virginale se mettent à nu pour délivrer l’aventure adamique des limbes où elle s’était lovée. Après avoir délicatement recouvert le sol d’une eau chargée de matière visqueuse étalée avec grâce (on pourrait y voir une « reproduction » du sperme qui s’écoule, réplique indissociable de « l’origine du monde »), leurs corps seront délivrés de la pesanteur terrestre pour n’être plus que des formes glissantes se cherchant, se rencontrant, s’éloignant pour s’enlacer à nouveau, dans une entreprise à jamais conclue et toujours à recommencer de découverte de l’autre, cette autre peau au grain étranger à nous et pourtant si semblable.

Des mains qui s’effleurent, des corps qui se frôlent, des caresses légères qui s’échangent, des formes qui se fondent l’une dans l’autre. Des lignes horizontales (corps allongés au sol, glissant aériennement pour se recouvrir) coupées par des verticales (corps érigés, exhibés, enveloppés de leur pureté initiale), et des lignes courbes (corps entrecroisés se fondant en un seul), tout concourt à ce plaisir des sens offert par une composition plastique digne des peintres mettant en scène le corps mis à nu. Dépouillé de son corset d’apparat, le « corps sait » dire désormais de lui ce qu’aucun mot ne peut exprimer.

Et lorsque les trois danseurs performers se relèvent, étroitement enlacés, pour se délier et disparaître dans le noir qui les engloutit, on a l’impression d’avoir assisté à la naissance de Vénus… et d’Apollons confondus dans la même liturgie païenne. Chorégraphie planante dédiée à la beauté du corps primal et porteuse d’échos sensibles, Des Paradis #3 transcende la charge érotique des corps exposés en toute innocence pour transporter esthétiquement à l’endroit où se revit par procuration l’expérience artistique fondatrice.

La Poursuite du cyclone présente Kevin Jean cette fois-ci seul au milieu de la Halle circulaire des Chartrons. Vêtu de noir de la tête aux pieds, mains gantées et visage voilé, il est l’œil lumineux du cyclone aspirant irrésistiblement vers lui toutes nos énergies, nous qui avons sagement pris place à la périphérie de son aire d’action. N’ayant désormais d’yeux que pour lui, absorbés par sa présence à valeur hypnotique, nous sentons que nous avons tout à « re-douter » de l’inquiétante fascination qu’il exerce. En effet, de cette zone où règne l’impressionnant calme qui précède l’ouragan peut surgir à chaque instant des visions faisant vaciller notre rapport au réel en nous faisant « sérieusement » douter de la solidité de nos constructions anciennes.

Les pendules de métronomes géants, figurés par des boules et des poids suspendus à des filins tombant de l’immense verrière, semblent introduire à un temps immuable. Alors résonne la question liminaire que le performer adresse à chacun : « Tu vois quoi, toi ? ». Puis, délivrant sa pensée en mouvements, « Moi je vois le temps qui passe. Aujourd’hui, en exclusivité, je vous offre ce temps. Parfois j’aimerais avoir prise sur lui », il décline son prénom et son âge… pour les remettre de suite en question : « Tu vois quoi ? Un homme, une femme, un adulte, un enfant ? Je m’appelle Kévin et toutes les représentations sont possibles. Ça c’est ma mémoire et là je m’accroche à elle ». Il se suspend à l’un des filins… « J’ai peur d’oublier. J’ai besoin de m’y accrocher et peut-être après je pourrai lâcher prise… Tu crois que si je lâche, je tombe ? ».

Pour s’émanciper de l’ancrage et larguer les amarres, pour oser la liberté, faut-il encore avoir engrangé en soi quelques « re-pères » spatio-temporels afin de s’arroger le pouvoir lié à l’intranquillité… « Ça là-bas c’est la poursuite. Tu poursuis quoi, toi ? ». Dans un corps à corps effréné avec l’environnement qui lui résiste – la vie est un sport de combat – le performer repousse les limites de son champ d’action pour conquérir « son » espace. Se débarrassant alors de ses gants, de son foulard, de son sweet et de son bermuda – protections devenues inutiles -, il branche les écouteurs de son smartphone et, au rythme d’une musique enregistrée que seul lui entend – sa petite musique personnelle – il évolue avec une harmonie sereine contrastant avec les mouvements heurtés précédents.
Se dépouillant de son portable, il retire ensuite sa tunique, ses chaussures et chaussettes, prend « sa mémoire » en main pour la faire tournoyer autour de sa tête. Allongé au sol, main sur une hanche, l’autre autour de la nuque, il prend une pose suggestive : « Tu vois quoi, toi ? »… Peut-être l’Olympia peinte par Manet serait-on tenté de lui répondre, tant les frontières entre féminin et masculin sont ici mouvantes comme pour se jouer de l’ordre conservateur. Une expérience in vivo de liberté transgressive régénérante.

projet#dorignac#beauxarts Autre très grand moment de ce week-end parmi tous ceux vécus lors de ces « folles journées » de Bordeaux Métropole, celui offert dans cette même Halle des Chartrons par le couple Annabelle Chambon – Cédric Charron flanqué de leur compère Jean-Emmanuel Belot, « à l’unisson ». S’emparant pour mieux la détourner avec la gourmandise échevelée qu’on leur connaît de l’exposition consacrée au peintre Georges Dorignac, né à Bordeaux et exposé au musée des Beaux-Arts de la ville pour ses scènes de la vie familiale et quelques nus « d’une force sculpturale qu’on peut qualifier de réalisme expressionniste », les performers issus de la troupe de Jan Fabre – il n’y a pas de hasard – s’en donnent à cœur joie.

Dans une débauche expressionniste savamment orchestrée par des musiques rocks composées par Jean-Emmanuel Belot, les trois complices offrent le meilleur de leur art caractérisé par une maîtrise millimétrée des chorégraphies proposées, toutes mises au service d’une inspiration créatrice « démentielle ». Sont revisités Le Baiser, La chasse, Mater Dolorosa, La Famille, Le Nu (thèmes traités par Dorignac dans ses tableaux saturés de couleurs) avec toujours comme précepte de création, un engagement corporel total et un goût prononcé pour le détournement iconoclaste.

Ainsi dans le premier tableau – Le Baiser – qui ouvre le spectacle, voit-on échanger un long baiser immobile. Sur « les lèvres » de la chorégraphe (au buste nu peint en bleu comme celui de ses complices masculins), son partenaire, la tête enfouie entre ses cuisses reste collé à elle, tout aussi impassible. Le second tableau – La chasse – devient carrément psychédélique. Le corps traversé par des accents rocks percutant, les trois compères brandissent des fusils, les chevauchent, traquent une proie imaginaire se lançant dans des poursuites infernales au rythme saccadé dont leur tête, leur buste, leurs membres désarticulés d’automates tétanisés par les secousses d’un arc électrique les traversant de part en part se font l’écho vibrant.

Mater Dolorosa, accouche des trois portant en guise de bonnet une couche culotte sur la tête, et aux pieds des chaussettes blanches de Schtroumf, ce qui complète parfaitement leur buste et tête déjà peints en bleu. Vient La Famille qui, là encore, a à subir les traitements peu orthodoxes des électrons libres décidément incontrôlables comme en témoignent les A4 portant des appellations d’origine in-contrôlée épinglées sur la poitrine des spectateurs égarés là. On peut y lire en gros « caractères » : « Défoncé – Pas Fini – Fantastique – Surexcité – Fainéant – Non merci – Sublime – Erreur – Naïf – et même… Gros Con », tant il est vrai qu’aucun groupe familial n’échappe à sa présence. Quant à la chute, Le Nu, elle voit au rythme du zizi du musicien battant la mesure comme un métronome infaillible, les trois Schtroumfs célébrer une chorégraphie Peace and love, entourés qu’ils sont de bouteilles de bordeaux servant de vases aux fleurs et de carabines dont les fûts ont été eux aussi soigneusement bourrés de fleurs. C’est sur ces fleurs aux fusils désarmés que sonne la fin de cette très belle « ré-création » (la première ayant été donnée en septembre dernier au Musée des Beaux-Arts).

D’autres découvertes à suivre…

Yves Kafka

Festival Trente Trente du 23 janvier au 2 février 2018

images: La poursuite du cyclone et Projet Dorignac

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