PRENDRE DATES : « TOUT EST A REFAIRE… »

« Prendre dates » texte de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, mise en scène de Delphine Ciavaldini ; TnBA, dans le cadre de la Saison Bis en association avec La Machine à Lire de Bordeaux ; le jeudi 22 mars.

Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet creusent notre Histoire

L’Histoire – fût-ce celle de « Paris, 6 janvier – 14 janvier 2015 » – ne peut se résumer à un donné « objectif ». En effet si l’on dit communément que les faits sont têtus, que l’irréductibilité de leur manifestation ne peut supporter la moindre subjectivité, l’Histoire n’est – « en fait » – aucunement une science exacte : les hommes et les femmes qui la font sont tout autant « têtus » que les faits qu’ils sont sensés rapporter ; « têtus » étant à prendre manifestement au sens de dotés d’une tête qui les amène à ressentir de là où ils sont les événements pour tenter « sans force et sans armure » (dixit Jacques Brel dans L’Homme de la Mancha) d’en délivrer la portée singulière.

Ainsi Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, n’a de cesse dans la construction d’une œuvre personnelle de défendre l’idée d’une mise en perspective de l’Histoire au travers du ressenti des acteurs, connus ou inconnus, qui la font. Allié ici à Mathieu Riboulet, littérateur aux semelles de vent, l’un et l’autre interprétés par deux acteurs mis en jeu dans une scénographie « effeuillée » de Delphine Ciavaldini vont nous conter en mêlant leurs voix qui tantôt s’étayent, s’éloignent, se contredisent, se brouillent, les perturbations créées en eux par les événements de ce début janvier 2015.

Se débarrasser du prêt à non-penser de la grande distribution médiatique, diffusant sen boucle jusqu’à plus soif, au bord même de l’écœurement, sur les chaînes d’informations continues mais aussi sur celles des « chaînes » publiques, boulets attachés à chaque conscience de citoyen payant ou pas sa « redevance » à l’Etat, les mêmes plans de coupe soporifiques ne montrant rien d’autre que la succession d’une agitation sidérante hors contenu. Repenser chaque étape de cette semaine en étant au plus près du ressenti hors vernis de toute bien-pensance dégoulinante de bons sentiments, comme ceux « vus à la TV » encore hier face au nouvel attentat terroriste de Trèbes près de la cité médiévale de Carcassonne où on voyait des dames maquillées et bien sur toutes coutures venir la larme à l’œil déposer avec un bouquet leurs mots convenus dans le micro tendu par des reporters sans conscience de la normalisation des esprits dont ils se font les fervents diffuseurs anonymes. Creuser la pensée pour, avec un pas de côté où toute « justification » (comme on « justifie » un texte en en alignant les mots et en définissant préalablement au cordeau les marges) est bannie pour laisser surgir hors des discours policés normés ce que Paul Eluard aimait trouver dans les « marges de silence du poème, là où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé » préformaté.

Les vertus du « dé-lire » orchestré par l’historien et le littérateur pour tenter de lire ce qui se présente aux sens comme un non-sens, telle est la quête présentée dans le petit livre éponyme publié aux Editions Verdier en avril 2015, trois mois seulement après les événements de janvier et moins d’un an avant la disparition subite de Mathieu Riboulet dont la parole mise en lumière sur ce plateau nous parvient toujours aussi vivante.

« Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas très bien ce qui est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli. Prendre dates c’est aussi entrer dans l’obscurité de cette pièce sanglante ». L’avertissement étant clairement annoncé, l’échange commence par un retour sur images afin de mieux mettre en abyme les événements qui vont suivre. Nous sommes le mardi 6 janvier 2015, veille des assassinats, et jour d’invitation au journal de 20h de Michel Houellebecq, interviewé par David Pujadas à l’occasion de la sortie de son livre Soumission prévue pour le lendemain. Le sujet – fable politique contant l’avènement d’un Président musulman à la tête d’un gouvernement français dirigé selon les préceptes de l’islam – fait polémique. De même qu’a pu défrayer la chronique le Suicide français d’un certain Eric Zemmour, idole des peuples de droite et d’extrême droite confondus.

Mais les deux débatteurs commenceront par évoquer le souvenir de ce qui s’est passé deux mois plus tôt, un certain 26 octobre 2014 sur le chantier du barrage de Sivens où un jeune homme de 21 ans, du nom de Rémi Fraisse – il est important de rappeler le nom des morts et pas uniquement ceux dont l’Etat s’approprie le patronyme pour en faire des héros nationaux à l’usage des foules – « a trouvé la mort, comme on dit pudiquement. On ferait mieux de dire, bien sûr, que les forces de l’ordre françaises avaient reçu de leur hiérarchie (les représentants de l’Etat, donc nous) des ordres rendant possible un tel événement ». Besoin impérieux de regarder le monde en face (et pas simplement ses reflets médiatiques au travers de miroirs aux alouettes faisant écrans). Ce que L’Etat français a refusé en ce mois d’octobre 2014, en n’enterrant pas le projet avec la victime, démontre que « la mort de Rémi Fraisse nous fait violence et dit à quel point notre héritage révolutionnaire a été dilapidé et récusé ».

Climat délétère donc auquel s’ajoute une double culpabilité héritée. Celle de Vichy – « ce sont bien des Français, c’est-à-dire nous, qui ont activement collaboré à l’effort de la guerre nazie en envoyant les Juifs de France en enfer » – et celle de l’Algérie (« ce sont bien des Français qui ont colonisé puis exploité l’Algérie, torturé et assassiné des Algériens quand le vent de l’indépendance a soufflé, avant de les convier en masse à venir travailler dans l’ancienne puissance coloniale pour les vouer enfin aux gémonies du mépris et de la relégation sociale »). Voilà où l’on en est en ce 6 janvier, jour « où ça n’allait déjà pas très bien ».

Alors le 7 janvier, jour de l’attentat dans les bureaux de Charlie hebdo – « carnage, douze morts » – laisse le monde sans autre voix que celle de la sidération, sans idées articulées, mais non sans images déferlant à flots en charriant les sempiternelles coquilles vides de plans de coupe montrant dans une ronde soûlante des voitures aux gyrophares tournoyant et des experts en costumes de plateau télé n’ayant rien d’autre à commenter que l’attente dans laquelle ils sont d’en savoir plus. Et ironie de l’Histoire, le tirage papier, déjà en kiosque ce mercredi matin jour de parution du magazine satirique, affiche en couverture un dessin de Charb surmonté du titre « Toujours pas d’attentat en France » complété aussitôt par cet ajout « Attendez ! on a jusqu’à la fin janvier pour présenter ses vœux ». Ce qui ressort de ce brouhaha dantesque, c’est le sentiment de guerre. Mais de quelle guerre s’agit-il ? « On a tort évidemment. C’est plus simple et plus terrible que cela : elle est déjà en nous, la guerre, elle nous désoriente et nous ensauvage », commentent « à juste titre » les deux observateurs.

Suivra alors le 8 janvier – « ce matin c’est la guerre, pour moi, et pas n’importe quelle guerre : la guerre civile. Je me lève, un pied dans l’accablement, l’autre dans la colère » – avec les résurgences mnésiques des années 70 et des violences meurtrières perpétrées tant par l’extrême gauche que par l’extrême droite. Resurgie aussi la question des barbaries à l’encontre des ressortissants juifs, réapparue dès mars 2012 avec les meurtres commis par Mohammed Merah, mais problèmes trop vite mis sous le tapis parce que faisant écho au sort réservé aux juifs français par le régime de Vichy ainsi que rappelant parallèlement la violence de la politique de Benyamin Netanyahou à l’égard des Palestiniens : « Tu parlais de questions profondément déplaisantes, en voilà une ». De là à penser que « la faillite est l’horizon du monde »…

D’autres morts suivront. Le 9 janvier, après les dessinateurs libertaires, c’est le tour de clients juifs d’une épicerie casher porte de Vincennes qui deviendra un temps le « théâtre d’autres opérations » dont les scènes sont délimitées par un périmètre de sécurité. « Spectacle » donné en direct répondant aux ressorts dramaturgiques des séries télévisées avec la réplique en voix off, « Allahou akbar », déjà prononcée par Mohammed Merah en mars 2012 lorsqu’il avait abattu deux militaires français d’origine algérienne (crime d’apostasie) avant de s’en prendre à un professeur rabbin et à trois enfants juifs. « Assassiner des intellectuels libéraux, des apostats et des juifs, tel est le programme du troisième djihad que les candidats au martyre appliquent à la lettre ». Et de rappeler – allez y comprendre quelque chose… – que c’est un employé musulman en demande de naturalisation française qui au risque de sa vie a réussi à sauver plusieurs juifs en les cachant au sous-sol.

Et puis, il y a eu « l’esprit du 11 janvier », véritable déferlante engendrant de gigantesques rassemblements dans tout le pays et mobilisant une quarantaine de chefs d’Etat et de gouvernements venus des quatre coins de la planète pour défiler – eux, place de la République sur une dizaine de mètres, pour la photo – au nom de l’autre réplique qui a fait fleurès, « Je suis Charlie »… Mais qui est ce Charlie dont chacun semble se réclamer mêlant sa voix à celle des autres ? Une baudruche de circonstance ou le symbole d’une adhésion profonde aux valeurs non négociables de la liberté d’expression ? Une telle manifestation de masse peut-elle, doit-elle occulter les questions qui se posent au-delà de l’unanimisme de façade ? Par exemple, les trois religions monothéistes, leurs représentants religieux et les gouvernants qui les hébergent, ont-ils subitement renoncé à en découdre en refusant à l’avenir d’envoyer les fidèles au massacre ? Ou sont-ils réunis dans une union sacrée autour de « l’esprit du 11 janvier » pour mieux garder in fine la main sur les corps réels au profit de leurs intérêts de chapelles ?

Dès le 14 janvier, avec la publication par les survivants de Charlie Hebdo d’un dessin iconoclaste de Luz – montrant en pleine couverture le Prophète Mahomet, la larme à l’œil, exhiber une pancarte reprenant à son compte « Je suis Charlie », avec en légende « Tout est pardonné » – la belle unité volera en éclats, le Saint Esprit ayant déserté au nom des valeurs de bienséance. De même, la minute de silence en l’honneur des victimes, demandée aux élèves dès le lendemain de l’attentat, avait vu son cours chahuté tant la France qui défilait le 11 janvier à La République était très majoritairement celle qui ne frayait pas avec ces laissés-pour-compte de la république en quête d’une identité autre que nationale.

Non que ces interrogations qui fusent sur un plateau recouvert de feuillets portant trace d’une écriture réflexive délivrée à très haut débit – trop parfois – soient à prendre telles quelles, comme des vérités « en l’Etat », mais elles témoignent d’un prodigieux élan personnel pour, au risque du déséquilibre, questionner l’impact sur soi de ce tsunami dévastateur. « Je m’exerce à penser à l’encontre de moi-même, je n’aime rien tant que cela, entendre craquer les os du crâne à force d’y déplacer les idées, d’en faire vriller le point de vue ». Tant il vrai que seul le poids des mots distanciés de la stupeur qui les englue peut libérer du choc des images préfabriquées par d’autres, fussent-ils non terroristes. Et ce faisant, en miroir, touchée par ces questionnements singuliers, notre propre réflexion est délogée de la zone de confort où paresseusement elle aime se lover. Ce n’est là qu’un début, « tout est à refaire » (clôture qui prend valeur d’ouverture)…

Yves Kafka

 

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