A BOLOGNE, UN ORGANISTE DIRIGE UN MUSEE COMME UN ORCHESTRE

Rome, correspondance.
INTERVIEW : Liuwe Tamminga, dans le cadre du programme de concerts « Juillet Musical » à Bologne.
par Raja El Fani

Bologne, des siècles après l’ordre du Vatican d’arrêter les travaux de la Basilique San Petronio qui risquait de dépasser Saint-Pierre, a de quoi étonner les passionnés de musique sacrée du monde entier. L’organiste de San Petronio, Liuwe Tamminga, en plus d’accompagner la Messe chaque dimanche, est aussi le surprenant directeur du musée d’instruments de musique anciens de Bologne, le musée San Colombano qui abrite la collection Tagliavini, illustre musicien et musicologue.

Sous le regard ébahi des visiteurs, chaque jour et au beau milieu du musée, Tamminga vient librement et avec nonchalance jouer du clavecin ou d’autres instruments de la collection, suivant les principes de Tagliavini à la lettre. Le musée San Colombano est ainsi le seul musée d’instruments anciens au monde où les instruments sont joués en plus d’être exposés, un spectacle revivifiant plus qu’une exposition et qui offre aux visiteurs l’expérience auditive du temps et de l’Histoire.

Interview de Liuwe Tamminga, directeur du Musée San Colombano

Inferno : Quel bon vent vous a amené à Bologne de la Hollande ?

Liuwe Tamminga : Je suis originaire de la Frise, une région au nord des Pays-Bas mais je vivais à Paris où j’étais allé poursuivre mes études de musique. Je suis arrivé à Bologne en 1982 alors que la restauration durée 8 ans des orgues historiques de la Basilique San Petronio venaient d’être achevée, une merveille. Je ne pensais pas y rester plus de six mois, je pensais repartir à Paris. Construits respectivement par Lorenzo da Prato et Baldassarre Malamini, les orgues de San Petronio sont les plus précieux d’Italie, leur restauration a été dirigée par le grand musicologue et organiste Luigi Ferdinando Tagliavini et son ami Oscar Mischiati qui les ont presque restitués en leur état d’origine. Les facteurs d’orgues en 1400 se situaient principalement en Toscane, à Lucques, Prato et Florence, et de cette période il ne reste qu’un seul orgue, celui de Bologne.

Mais vous étiez venu à Bologne pour prendre des leçons avec Tagliavini.

Oui, j’étais venu pour des leçons privées chez Tagliavini (il avait un petit orgue chez lui, conservé aujourd’hui ici, au musée San Colombano, après sa mort) sans savoir qu’il était très occupé par la restauration des orgues de San Petronio. J’ai donc moi aussi suivi la fin des travaux, puis l’inauguration avec une série de concerts. Je n’étais pas encore vraiment organiste mais le chanoine de San Petronio m’a demandé si je voulais jouer de l’orgue pendant la messe.

Vous restez alors vivre à Bologne et devenez organiste liturgique.

Oui, la qualité des orgues de San Petronio est unique, ils ont le plus haut niveau de construction au monde, jamais dépassé, l’intonation donnée par le facteur, le son de ces instruments est imbattable.

On peut dire que Bologne détient le son de la Renaissance ?

Gothique, plus exactement, l’orgue le plus ancien de San Petronio date de 1470.

La Renaissance devait encore commencer dans l’histoire de la musique ?

Dans l’histoire des orgues, au XV° siècle on est encore au Gothique. En Espagne le Gothique est encore plus tardif. San Petronio a deux orgues, un orgue gothique et un deuxième de la Renaissance, construit au XVI° siècle.

Vous préférez jouer lequel des deux ?

L’orgue gothique bien sûr. Mais les orgues de San Petronio battent aussi le record historique en couple.

Quel est votre répertoire ?

On peut y jouer de tout jusqu’à Frescobaldi, les orgues ont une limite de répertoire. On ne peut pas jouer Bach par exemple parce que Bach a écrit pour des orgues allemands à deux ou trois claviers avec pédale, les orgues italiens n’ont qu’un clavier et souvent pas de pédale. C’est aussi une question de tempérament, l’orgue gothique a un tempérament mésotonique.

San Petronio a inauguré le 1er Juillet un programme de concerts, qu’est-ce que vous jouerez ?

Je ferai un concert tous les dimanches de juillet à cinq heures. Je jouerai Girolamo Frescobaldi, de la musique du compositeur hollandais Jan Pieterszoon Sweelinck et de la musique anglaise, John Bull et William Byrd. En Angleterre il ne reste aucun orgue de l’époque de ces compositeurs !

Ce seront donc des concerts d’exception. C’est un immense privilège de pouvoir jouer des orgues de San Petronio.

Je connais ces orgues depuis des années, je sais exactement quelles sont leurs moindres particularités.

Bologne a beaucoup de chance de vous avoir. C’est vous qui avez pris cette initiative d’organiser des concerts à San Petronio ?

Oui, avec l’intensification du tourisme, j’ai pensé qu’il fallait organiser des concerts et j’en ai parlé à Monseigneur Oreste Leonardi. Une église de ce calibre attire déjà un grand public mais une augmentation du budget est toujours utile pour la conservation.

Mais les concerts sont gratuits.

Oui, mais la musique favorise les dons et l’église prévoit toujours une quête !

La position latérale des orgues de San Petronio est insolite, est-ce dû à un problème d’acoustique de l’église ?

Les orgues sont habituellement placés en hauteur derrière le tabernacle, dans un endroit inaccessible au public, parce que l’acoustique est meilleure en hauteur. Les deux orgues de San Petronio sont l’un en face de l’autre. Même si San Petronio est inachevée, c’est la sixième plus grande église du monde, le volume est énorme, 52 mètres de hauteur, 50 mètres de largeur et 140 mètres de longueur, très dispersif. Aujourd’hui, avec les orgues modernes, l’organiste n’est plus en hauteur dans l’église mais en bas, près de l’autel, ce qui donne une mauvaise acoustique.

Tagliavini avait d’autres disciples à part vous ?

Il avait des centaines d’élèves, en plus d’être musicien il a enseigné la musicologie à Fribourg en Suisse pendant 35 ans jusqu’à ses 70 ans. Mais j’étais son élève le plus proche.

Vous êtes en contact avec certains de ses ex-étudiants? Est-ce qu’on peut dire qu’il y a une école Tagliavini ?

Oui je connais plusieurs de ses ex-étudiants, Tagliavini est mort l’an dernier, le 11 juillet 2017, et une foule d’élèves est venue à son enterrement à Bologne. On a fait un concert au musée San Colombano en son honneur en octobre dernier et on en fera un autre le 11 juillet prochain, un concert pour harpe, puisque la harpe du musée vient d’être restaurée, en commémoration du premier anniversaire de sa mort. Ce sera une journée de rencontres internationales avec des musiciens et des experts qui viendront d’Espagne, de Suisse et d’Italie.

Parlez-nous de la collection Tagliavini.

La collection regroupe 90 instruments anciens tous achetés par Tagliavini, certains étaient très abîmés et il a fallu choisir comment les restaurer: partiellement ou pas, remplacer ou garder les pièces détériorées originales. Tagliavini n’avait pas à chercher les pièces rares, il était directement contacté par les antiquaires pour des expertises et parce qu’il les collectionnait, mais il n’achetait vraiment que les instruments d’exception. Par exemple, cette épinette du XVI° siècle, appartenue à Beatrice Cenci, qui a une rosette avec des rubis. Ou ce clavecin rare du XVII° siècle, construit et signé par Fabio da Bologna, a un clavier en ivoire et des plectres entaillés dans des plumes de cygnes ou de condors, très résistantes. On a des clavecins de toutes les formes, longs à queue ou plus courts polygonaux, plus facilement transportables, avec un son plus ou moins pénétrant. Cet autre clavecin très ancien, du XVI° siècle, avait le clavier en bois rongé par les rats, on a choisi de conserver et de réparer les touches originales, les Suisses et les Anglais auraient choisi de les remplacer par des neuves.

Tagliavini vous a laissé des instructions sur la conservation et la gestion de ce musée ?

Oui, il m’a ordonné de ne jamais rien jeter, de ne jamais rien donner ni vendre ! L’histoire des instruments est le fruit des recherches personnelles de Tagliavini. Le musée est doté d’un laboratoire au deuxième étage, c’était dans les conditions de la donation de Tagliavini à la Fondation, il tenait à ce que les instruments soient réparés sur place. Un seul artisan y travaille, depuis un an nous attendons l’autorisation de la Sovrintendenza [la direction régionale du patrimoine artistique] pour restaurer un magnifique clavecin fait à Sienne et signé par Mattia de Gand…

Le couvent San Colombano a été acheté par la banque Cassa di Risparmio de Bologne en 2005.

Oui et Tagliavini a donné sa collection à la Fondation Cassa di Risparmio in Bologna à la fin des travaux de rénovation du complexe de San Colombano, en 2010, ensuite on a pu faire d’ultérieures acquisitions de son vivant, mais plus maintenant.

Tous les jours vous descendez de votre bureau, installé dans la Bibliothèque Oscar Mischiati au troisième étage, pour jouer sur les instruments historiques de la collection pendant les horaires d’ouverture du musée.

Oui, ça fait partie de l’accord entre Tagliavini et la Fondation, et c’est pourquoi contrairement aux autres musées d’instruments anciens, les instruments du San Colombano sont tous régulièrement accordés, à part ce clavecin en cristal qui n’a pas besoin d’être accordé. On a aussi ce petit piano pour jeunes filles du XIX° avec un clavier très petit que je joue du bout des doigts. Rossini donnait des cours à une jeune fille sur ce piano.

Vous avez aussi choisi d’exposer quelques copies de clavecins à queue à côté des originaux.

Oui, provisoirement, ce sont des reproductions que j’ai moi-même financées et qui permettent de confronter le son entre l’ancien et le neuf.

En jouant sur les instruments exposés, vous revendiquez un modèle muséal unique. Conseilleriez-vous aux autres musées d’instruments anciens d’appliquer cette méthode ?

Oui, même si bien sûr cela n’est pas si simple, il faut les entretenir, les accorder, mais un instrument qui n’est pas joué est un instrument mort. Il n’y a pas d’autre musée que celui de San Colombano qui fasse écouter en direct les instruments exposés.

Ce modèle de conservation muséal n’est sans doute pas très économique.

C’est un défi, difficile mais pas impossible. Les orgues ne demandent pas beaucoup d’entretien, les clavecins se conservent aussi assez bien, il faut des humidificateurs, à San Colombano on a la chance de pouvoir profiter de l’humidité qui vient de la crypte [découverte pendant les travaux].

Vous pouvez jouer sans limite sur les instruments du musée ?

Non, je ne joue que pendant quelques minutes ; c’est pour ça que nous refusons toute demande d’enregistrement. Un enregistrement demanderait des heures et des heures de répétitions sur les instruments. Par-contre, les étudiants en musique peuvent venir jouer, on les autorise à jouer pendant une heure, cela rentre dans le programme de nos ateliers didactiques. Beaucoup d’enfants aussi viennent jouer sur nos clavecins et épinettes pour enfants, tout ça toujours durant les horaires d’ouverture du musée et pour le plaisir des visiteurs.

Tagliavini aussi a joué dans ce musée ?

Oui, il jouait assez régulièrement, jusqu’à quelques mois avant son décès.

Pouvez-vous certifier que cette méthode n’abîme pas les instruments du musée ?

Tous les instruments sont régulièrement contrôlés, je contrôle tout personnellement.

Combien de fois par an doivent intervenir les accordeurs ?

Ils sont différents pour chaque instrument, et je ne les fais accorder qu’avant les concerts.

En tant qu’organiste, vous avez rarement l’occasion de jouer en dehors des églises. Avez-vous donné des concerts au théâtre récemment ?

Normalement un organiste ne joue jamais en dehors des églises. Mais je ferai un concert au Teatro Valli de Reggio Emilia en novembre prochain, il y a un orgue dans ce théâtre. L’an dernier j’ai fait la Première mondiale des partitions redécouvertes de Puccini, des pièces pour orgue qu’il a écrites lorsqu’il était jeune, c’était amusant. Aujourd’hui, pour les opéras de Puccini et de Verdi, les théâtres font transporter un orgue électronique sur scène, en général de véritables casseroles comparées aux vrais orgues d’église!

Propos recueillis par Raja El Fani.

Images: Liuwe Tamminga au Musée San Colombano, à Bologne, photos Raja El Fani.

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