PORTRAIT : PARADOXES DE PIOTR PAVLENSKI

PORTRAIT : Les Paradoxes de Piotr Pavlenski

L’artiste radical russe Piotr Pavlenski, ayant mis le feu à la porte de la Banque de France en octobre 2017, est sorti de la prison de Fleury-Mérogis après 11 mois d’enfermement. Désormais, en attente de son procès, il reste sous contrôle judiciaire avec sa campagne et leurs enfants. Le 15 septembre, au lendemain de sa libération provisoire, Pavlenski a donné un petit discours dans le centre d’art La Colonie à Paris.

Devenu célèbre en Russie grâce à ses performances (l’artiste lui-même dénonce ce terme, en l’attribuant à ce qui se passe dans l’espace des galeries et en qualifiant ses gestes tout simplement d’« actions ») auto-flagellantes dirigées contre le président Vladimir Poutine, Pavlenski, avec sa performance parisienne, a complément changé la perception de son œuvre en Occident : désormais il n’est pas possible de le présenter comme un activiste démocratique classique à l’instar de Jan Palach.

Pavlenski est un adversaire à toute forme du pouvoir, aussi bien autoritaire que libéral, sans les distinguer vraiment. Les paradoxes se multiplient. La justice russe, afin d’éviter la confrontation avec l’Occident autour de la persécution d’un artiste, a traité Pavlenski plus en douceur que la France démocratique : pour la mise au feu de la porte du KGB à Moscou, Pavlenski paye une amende, la même action en France lui coûte 11 mois de prison, sans encore connaître son verdict définitif.

Le pouvoir, dépeint par l’artiste comme omniprésent, violent et totalitaire, cherche en effet à ne pas punir Pavlenski. En refusant d’évoquer devant le tribunal français « l’indulgence » que les pouvoirs conçoivent à l’égard des artistes pour s’en sortir sans casse, Pavlenski démontre, avec une incroyable clarté, que la justice, 50 ans après la révolution de 68, est plus que jamais la justice des castes, où chaque catégorie de population a son propre code pénal : c’est à cause de la perplexité des juges français, qu’il s’agisse d’artiste, de fou ou de délinquant ordinaire, que l’incroyable délai de son procès s’explique.

Pavlenski dénonce la violence d’Etat et la « catégorie » d’héroïsme, tout en redonnant à ses performances le visage de la violence et tout en ayant lui-même l’apparence d’un héros : grand, musclé, regard démoniaque, couteau ou torche enflammée à la main. Pavlenski bouleverse les conventions les plus fondamentales du monde de l’art et de la politique. Il rappelle une dure vérité que l’art contemporain et la violence ont beaucoup en commun, qui ainsi dérange la frontière entre droite et gauche : la haine envers le système banquier réunit l’anarchiste le plus fervent avec le supporteur de Trump le plus réactionnaire, auxquels sur ce point s’ajoutent beaucoup de modérés.

La performance radicale constitue, depuis les sixties, l’un des courants les plus vénérables et muséifiés de l’art contemporain. Chaque performance de ce type, afin d’être bien reçue par le monde de l’art, doit impérativement s’articuler autour de la vulnérabilité de l’artiste et la défense des femmes, minorités culturelles et sexuelles. Pavlenski, quant à lui, agit dans ses performances avec puissance sans les centrer sur ces groupes. Plus que cela, l’artiste choisit comme objet d’attaque une institution financière, que l’art contemporain critique beaucoup moins que la police et la religion. La non-inscription de Pavlenski dans le « radicalisme de galerie » explique, dans une grande mesure, le manque de mobilisation autour de lui de la communauté artistique européenne. L’extrême déception envers l’État constitue depuis Logements une partie essentielle du discours artistique, et Pavlenski est probablement le seul qui vit en effet selon ses convictions.

En rejetant tout contact avec les institutions d’art et existant dans des conditions proches de celles des vagabonds, Pavlenski est un reproche vivant et parlant pour les artistes et commissaires d’exposition, qui, tout en tenant des propos radicaux, ont sur leur poitrine plus de décorations que les généraux et ministres. Personne n’est satisfait par Pavlenski : pour les réactionnaires il est un terroriste d’extrême gauche, pour les défenseurs de la justice sociale il est trop blanc, masculin et héroïque, pour les libéraux il dénonce trop de conventions, qu’on préfère de ne pas toucher ou même évoquer. Pavlenski provoque l’indignation de tout le monde, il arrache les masques aussi bien de ses adversaires que de ses amis, et cela fait de lui l’un des plus grands artistes de notre époque.

Nikita Dmitriev

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • INFERNO RECRUTE SES CORRESPONDANTS EN MEDITERRANEE :

  • Allez :

  • HOMMAGE A MIKE KELLEY

  • UNTITLED FEMINIST SHOW / Young Jean Lee

  • PORTRAIT : STEVEN COHEN

  • SOPHIE CALLE : RACHEL, MONIQUE

  • ISTANBUL MODERN : VAPURS, BOSPHORE ET ART CONTEMPORAIN