« LA PLAZA », ENTRE LUCIDITÉ ALARMANTE ET CONFORTABLE DÉSINVOLTURE

Lausanne, correspondance.

« La Plaza » d’El Conde de Torrefiel, sous la direction de Tanya Beyeler et Pablo Gisbert – Au théâtre de Vidy, Lausanne, jusqu’au 2 novembre 2018. 

Au commencement il y a l’hommage. Une place recouverte de fleurs scintillantes. On entend un sourd bourdonnement accompagné de crépitements électriques. Malgré le parterre multicolore, l’atmosphère est lourde, d’autant qu’il ne se passe rien. Sauf dans notre imaginaire. En quel honneur, cet autel? On imagine le pire.

Le texte projeté nous informe que cette installation est une performance silencieuse qui a duré 365 jours et ceci dans 365 théâtres autour du monde et que nous assistons aux dernières minutes de la pièce. Le seul personnage en est le spectateur lui-même, divagant in petto. Le texte entreprend alors de nous prévenir des prochaines aberrations engendrées par notre monde. Gouverné par des multinationales, prêt à toutes les manipulations génétiques, légitimé par une culture grégaire. « Travailler, baiser, mourir ». La pièce est terminée. Applaudissements mondiaux. Rideau.

Lorsque celui-ci lève à nouveau, la place apparaît. Un soldat armé face au public, elle est peuplée de groupes de femmes voilées qui conversent. Les murs sont gris, le panneau affiche toujours un texte. Il nous dévoile les pensées de l’un des spectateurs de la pièce précédente. Il sort tout juste du théâtre. Il flâne.

Nous voici devant trois évènements: la scène, le texte, l’ambiance sonore.

La scène évoque une place publique où vont se dérouler des actions jouées par des personnages sans visage, sans identité autre que leur genre marqué par leurs vêtements. Des marionnettes, des robots?

Le texte simultané raconte le monologue intérieur du spectateur devenu promeneur, nous-même étant spectateurs de son esprit. Ses digressions nous entraînent. A la recherche de son portable perdu et retrouvé, objet grâce auquel il peut agréablement se couper du monde. Dans des considérations anti musulmanes entendues ailleurs. Au coeur d’un souvenir de vacances. Dans sa machinale réaction d’insécurité lorsqu’il rencontre un groupe d’étrangers ou se retrouve dans un quartier inconnu.

Le son, musique électronique ou sonorité grondantes et cliquetantes, apporte une lecture dramatique au déroulement scénique. Sans lui, tout paraitrait si simple…

Sur la place, une femme droguée ou saoule perd connaissance, les gens passent, indifférents, deux hommes abusent de son inconscience. Un groupe de touriste en visite suit consciencieusement les explications d’une guide. Une équipe de tournage s’installe.

Le flux des pensées du promeneur se déverse toujours sur l’écran. « La nudité peut susciter également l’admiration et le rejet »… mais l’évocation de son amie lui réchauffe le coeur. Il rentre chez lui. Visionne un film porno.

Sur la place, le tournage se poursuit avec des acteurs. Surgit un lit d’hôpital sur lequel un corps est recouvert d’un drap blanc. Choc de la découverte, c’est un être humain de chair. Sans masque. Nu.

Les déambulations mentales du flâneur le conduise d’Eros à Thanatos : « Les morts nous gouvernent. Nous répétons leurs erreurs« . Puis il sombre dans le profond sommeil qui sépare la nuit des jours.

Le public ne laisse pas la pièce se terminer dans le silence et, malgré quelques défections, il applaudit une scène exempte de saluts. Il faut dire que c’est à un théâtre inhabituel que l’on assiste ici, un théâtre innovant, proche de l’art plastique contemporain. Là où le temps s’allonge, sans se perdre, et permet la réflexion et l’introspection. « La Plaza » creuse un chemin de plus en plus fréquenté par l’éveil des consciences. On se dit, avec les auteurs, que le monde est immobile, d’une immobilité proche de la mort, que l’image des autres est en nous si superficielle qu’elle nous touche à peine. El Conde de Torrefiel révèle cet espace entre lucidité alarmante et confortable désinvolture.

Martine Fehlbaum

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