TRIBUNE : TRAVAILLER POUR CONSOMMER (DES BIENS CULTURELS), OU « PEDALER POUR VOIR LE FILM »

TRIBUNE : Travailler pour consommer (des biens culturels), ou « pédaler pour voir le film » par Yann Ricordel.

Il n’est rien de dire qu’en France, une sacro-sainte forme de « culture », conçue par une certaine gauche intellectuelle ayant la prétention d’élever, d’édifier la conscience de masses indistinctes, n’en finit pas d’agoniser, et parfois de dégénérer caricaturalement, comme dans l’exemple qui va suivre, qui, parmi la masse de nouvelles déhiérarchisées du journalisme algorithmique, m’a beaucoup amusé. Je cite le pitch :

« A Toulouse, la Maison du vélo propose des projections écolos « à la force du mollet ». Pour voir le film, il faut pédaler… 1 »

« L’exercice est plus difficile que sur un vélo ordinaire, il faut déployer davantage d’énergie et c’est un bon message » nous dit en toute candeur une certaine Alice Pavillet, « responsable du pôle culture », en se gardant bien de pousser une réflexion qui irait rédhibitoirement à son détriment ! Que ne devra pas faire le « travailleur », sous prétexte d’une petite idée idiote fabriquée de la veille, par quelles humiliations ne devra-t-il pas passer pour pouvoir jouir des fruits de la culture industrialisée, et plus spécifiquement, de l’industrie cinématographique !

Plutôt que de me perdre en explications et commentaires, je vous propose de confronter cet « exercice culturel » avec ces mots de Guy Debord dans In girum imus nocte et consumimur igni (1977) :

« […] ces travailleurs privilégiés de la société marchande accomplie ne ressemblent pas aux esclaves en ce sens qu’ils doivent pourvoir eux-mêmes à leur entretien. Leur statut peut être plutôt comparé au servage, parce qu’ils sont exclusivement attachés à une entreprise et à sa bonne marche, quoique sans réciprocité en leur faveur ; et surtout parce qu’ils sont étroitement astreints à résider dans un espace unique : le même circuit des domiciles, bureaux, autoroutes, vacances et aéroports toujours identiques.Mais ils ressemblent aussi aux prolétaires modernes par l’insécurité de leurs ressources, qui est en contradiction avec la routine programmée de leurs dépenses ; et par le fait qu’il leur faut se louer sur un marché libre sans rien posséder de leurs instruments de travail : par le fait qu’ils ont besoin d’argent. Il leur faut acheter des marchandises, et l’on fait en sorte qu’ils ne puissent garder de contact avec rien qui ne soit une marchandise.

[…]

Pour la première fois dans l’histoire, voilà des agents économiques hautement spécialisés qui, en dehors de leur travail, doivent tout faire eux-mêmes : ils conduisent eux-mêmes leurs voitures et commencent à pomper eux-mêmes leur essence, ils font eux-mêmes leurs achats ou ce qu’ils appellent de la cuisine, ils se servent eux-mêmes dans les supermarchés comme dans ce qui a remplacé les wagons-restaurants. Sans doute leur qualification très indirectement productive a-t-elle été vite acquise, mais ensuite, quand ils ont fourni leur quotient horaire de ce travail spécialisé, il leur faut faire de leurs mains tout le reste. Notre époque n’en est pas encore venue à dépasser la famille, l’argent, la division du travail ; et pourtant on peut dire que pour ceux-là déjà la réalité effective s’en est presque entièrement dissoute, dans la simple dépossession. Ceux qui n’avaient jamais eu de proie, l’ont lâchée pour l’ombre. »

Yann Ricordel

1 https://www.20minutes.fr/insolite/2366119-20181105-toulouse-drole-seance-o-faut-pedaler-voir-film

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