TRENTE TRENTE : « LABORATOIRES DE CREATION », EFFERVESCENCES EN DEVENIR

TRENTE TRENTE : « Laboratoires de création », festival Trente-Trente du samedi 19 janvier : « Dédale Park Remix » d’Arnaud Poujol (édité aux Editions Moires) / « Etude en rouge » d’Isabelle Jelen ( à partir de »Partition rouge, poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord » traduit par Jacques Roubaud et Florence Delay aux Editions Points) / « Sit on It » d’Annabelle Chambon, Cédric Charron et Jean-Emmanuel Belot. Dans le cadre du Festival Trente Trente – du 18 au 31 janvier 2019.

Effervescences en devenir

Trente Trente n’est définitivement pas dans les clous : le temps du premier samedi (Acte I du Festival), dédié aux artistes régionaux, a offert fenêtre sur cour à des propositions – parfois déjà très élaborées, d’autres en début de gestation – propres à créer des effervescences autour de projets en cours de réalisation. Le résultat fut à la clé : des chocs entrechoquant les attendus ordinaires.

« Dédale Park Remix » d’Arnaud Poujol, est sans doute celle parmi ces propositions artistiques qui nous a le plus bouleversés tant pour son sujet, original dans son approche, sa mise en jeu, réglée comme une partition mêlant vidéo « parlante » et jeu d’acteurs, son interprétation, éclatante de vérité humaine, et l’exigence sans concession aucune qui la traverse de part en part. Première étape déjà fort aboutie d’un travail devant « nécessairement » être prolongé par un deuxième tableau éclairant – ou assombrissant, c’est selon le point de vue – les problématiques en jeu, cette proposition puisant dans le mythe du Minotaure sa fabuleuse énergie propulse sur la scène de nos représentations privées, héritées du conditionnement sociétal, non le problème du handicap mais celui de l’altérité et de notre capacité à l’accueillir.

Celui qui est ici pointé comme « monstre » – Astérion le Minotaure joué par Denis Guesneau, acteur handicapé en fauteuil, au jeu saisissant de vérité « humaine » – ne serait-il que le produit d’une fabrication sociale visant à blinder la porte de l’altérité, la rendant étanche aux questionnements liés à un ordre normatif veillant à séparer arbitrairement le bon grain de l’ivraie supposée ? Pour plagier la célèbre interrogation beauvoirienne, naît-on « monstre »… ou le devient-on sous le regard d’une société avide de classifications exclusives et se barricadant derrière le pare-feu de la notion de handicap pour mieux discriminer celui ou celle dont l’impertinence est d’échapper à la norme en vigueur et, ce faisant, l’épingler sous un étiquetage compatissant de nature à l’exclure de l’Humanité ordinaire ?

Ainsi, en se saisissant du mythe antique concentrant dans nos psychés l’abomination de celui qui – né des amours de Pasiphaé, épouse du roi Minos, et du Taureau blanc envoyé par Poséidon dans le but de punir le roi de Crète d’avoir voulu le berner – est voué de toute éternité à être sacrifié au nom de la convenance commune, et en transposant l’action du Labyrinthe antique construit par Dédale dans un Luna Park contemporain, Arnaud Poujol « déplace » habilement l’originalité de celui qui échappe à la norme commune pour donner à voir et à entendre ce que les couches accumulées de pré-jugés rendent inenvisageables, inaudibles.

L’actrice – Aline Le Berre, remarquable elle aussi de par la justesse de son interprétation – en jouant la demi-sœur du Minotaure, la belle Ariane née elle des amours de Pasiphaé et de Minos, apporte le supplément d’humanité propre à révéler celle de son demi-frère… qui l’aime éperdument et réciproquement, au-travers des rudesses de leurs échanges sans concession. « Je suis la sœur d’un monstre. Je suis une sœur monstrueuse », Ariane a intuitivement « intégré » dans sa chair et son esprit que ce que l’on nomme bien hâtivement le « monstre » fait partie d’elle, de nous, de l’Humanité entière et indivisible. En effet, ce qui fait ordinairement peur dans la personne du monstre, ce n’est pas tant comme on le dit ce qui nous en différencie mais ce qui nous appelle irrémédiablement à lui par les ressemblances secrètes que l’on se découvre. Vouloir exfiltrer le monstre de l’Humanité, n’est donc que pur fantasme « humanocide » : nous sommes le monstre, que la chose soit dite.

Ainsi dire que l’on tient là un morceau d’intelligence vivifiante, questionnant les clichés convenus sur le handicap et la place à lui « réserver » dans nos sociétés contemporaines, serait pure litote. En effet par le détour du recours à un mythe fondateur qui parle au-delà de la conscience éveillée, par l’émotion délivrée sous l’effet de la beauté artistique d’une écriture ciselée qui fait voler en éclats les murs d’incompréhension et d’une mise en scène jouant avec finesse des ressources de la vidéo – attractions étourdissantes du Luna Park, extraits de « La dame de Shangaï » convoqués par analogie avec la situation vécue par les deux « amants », paroles articulées par l’acteur privé d’articulation et projetées en direct sur fond d’écran – et enfin par les échanges riches en confrontations en tous genres des deux comédiens – l’une sans handicap apparent, l’autre en étant doté apparemment – « Dédale Park Remix » non pas mérite mais exige comme une urgence vitale de voir le jour dans sa version achevée, ceci n’en constituant que le premier tableau.

Qu’adviendra-t-il de la suite des amours d’Astérion, dans le rôle du « monstre », et d’Ariane, dans celui de la « sœur monstrueuse » ? « C’est une tragédie », comme le clame à pleins poumons Astérion, il ne faudrait pas l’oublier … Interrogation posée de la suite à donner… à entendre pas uniquement comme une question rhétorique mais qui en recouvre une autre, essentielle… Quelle chance les décideurs et programmateurs seront-ils prêts à offrir, dans un paysage théâtral répondant trop souvent aux critères du plus petit dénominateur commun, pour qu’aboutisse cette création « hors-normes » ouvrant sur un imaginaire propre à questionner les représentations en nous apportant le supplément d’âme si nécessaire à une humanité rétrécie ? A suivre…

« Etude en rouge » d’Isabelle Jelen, sous l’influence du charme délibérément jeté, embarque le public dans un voyage musical et parlé aux sources des peuplades indiennes d’Amérique du Nord. Aux vibrations du violon de Tiziana Bertoncini, à l’harmonium indien d’Isabelle Jelen, à la guitare électrique, harmonica et saxophone péruvien de Monsieur Gadou, se mêlent les accents de leurs voix réunies pour faire revivre des partitions immémoriales. Les effets hypnotiques, interrompus soudainement par le long grincement aigu d’un archet sur ses cordes ou les brusques variations d’intensités sonores, concourent à créer l’illusion d’un déplacement immobile peuplé des images mentales générées par notre imaginaire libéré de ses attaches terriennes. Et même si les textes délivrés auraient parfois gagné à se faire plus audibles, l’impression laissée est celle d’un dépaysement salutaire.

« Sit on It », où l’on retrouve Annabelle Chambon et Cédric Charron – vus récemment dans l’époustouflant « Belgian Rules / Belgium Rules » de Jan Fabre – associés à leur complice musicien de talent Jean-Emmanuel Belot, et accompagnés pour la circonstance de huit performers exultant d’énergie… ceci étant présentement à prendre comme le début du processus de création devant conduire le trio à proposer – avant sélection finale – à d’autres performers de se joindre à eux pour occuper pleinement l’espace du jouer – ou mieux, du jouir – sans entraves. Toutes les expérimentations semblent en effet possibles, chaque protagoniste ayant été invité à aller chercher au plus profond de soi ce qui est de nature à subvertir l’ordre porteur d’inhibitions sclérosantes.

Lire et délire de You Tube ou autres vidéos virales mièvres ou terriblement sérieuses passées à la moulinette de la dérision décapante, bandes de papier hygiénique dans les oreilles ou rouleaux servant de projectile, corps mis à nu traversés par des soubresauts tétanisant, sarabande joyeuse autour d’une boîte cercueil, emplumage d’une performeuse, travail sur la pornographie, le bien-être et la peur, et autres explorations tous azimuts desquelles il ressort in fine une hardiesse sans frontières où la désinhibition est promue au rang de viatique. Jouissance liée aux transgressions en chaîne qui « désenchaînent » en lâchant les amarres du bon goût institué, cette « monstration » – dixit Annabelle – vaut pour ce qu’elle est : une première étape foutraque à souhait sur un chemin de croix mettant à mal la normalité débilitante.

Yves Kafka

Photo Clémence Poujol.

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