CONFINEMENT : UNE QUESTION A MEHDI BELHAJ KACEM

CONFINEMENT : Une question à l’écrivain et philosophe MEHDI BELHAJ KACEM par Yann Ricordel.

Inferno : La question que je souhaite vous poser procède d’une part de la relecture de votre ouvrage « La psychose française. Les banlieues, le ban de la République » (2006), d’autre part de la lecture d’une brève sur Internet, datée du 1 juillet 2020, selon laquelle les services d’urgences psychiatriques de Seine-Saint-Denis devaient faire face à, je cite, un « tsunami de nouveaux patients », suite à des épisodes psychotiques aigus directement liés au confinement. Partant des figures que vous décrivez dans votre ouvrage (banni, bandit, paria) et à la lumière de cette »actu », diriez-vous que nous sommes passés de la métaphore à la réalité clinique ?

Mehdi Belhaj Kacem : Je commencerai par vous citer ces propos de Philippe Lacoue-Labarthe : « Je ne dis pas que ce qu’il faut imiter est la psychose, mais la structure psychotique reste malgré tout ce qui nous domine. La névrose, c’est le Capital, qui gère cela très bien. La psychose, qu’elle soit individuelle ou étatique, c’est autre chose : elle n’est pas gérée. »

La crise du COVID a, en effet, été un problème de « gestion ». Comme je l’ai écrit dans la préface d’un livre d’Antoine d’Agata sur le sujet (à paraître) : la structure tragique est ce qui a dominé de son spectre la situation sanitaire. Pour aller très vite : la tragédie a une fonction politique, purger les deux affects fondamentaux de la sociabilité : la pitié, qui est la propension à la fusion, la terreur, qui est la propension à la séparation. Comme dans toute tragédie, l’Etat a choisi une seule des lois, n’a pas cherché un équilibre entre les deux. On a choisi la seule Terreur, le confinement. Du coup le Capital ne sait plus comment faire pour gérer ses résidus, les inadaptés, comme dans le film Joker. Il faudrait que, comme dans ce film, la psychose trouve à s’extérioriser (le rapprochement que fait Juan Branco entre la situation du confinement et l’événement des gilets jaunes me semble pertinent).

Ou encore, comme vous le signalez, la structure du ban. L’étymologie d’abandon est à-ban-donné : ceux qui sont dans les marges du Capital y sont comme en inclusion exclusive, en en exclusion inclusive. C’est ça la structure de la psychose. Comme le dit Lacoue parfaitement, la névrose est la structure de l’adaptation au Capital, la psychose celle de son inadéquation. C’est pourquoi le film Joker a autant frappé les esprits : il a quelque chose à mon avis de prémonitoire. Le « tsunami de nouveaux patients », comme vous le dites, est une sorte d’insurrection à l’étouffée. Avec le magazine de mon éditeur, Diaphanes, nous comptons monter un numéro qui traitera de ce que j’appellerais les « politiques de la folie », qui sont encore à venir. A condition de prendre conscience du fait que toute folie, qui est le propre de l’animal humain au même titre que la Raison, a toujours-déjà été une telle « politique. »

Je cite encore Lacoue-Labarthe : « L’art est toujours l’invention d’un impropre, pour arriver à une appropriation. Il s’agit d’introduire le propre dans l’impropre, et de montrer ce conflit même. Cela fonctionne comme le paradoxe: plus je me déproprie pour m’approprier, moins j’arrive à m’approprier, ou plus je me déproprie de fait. Ce mécanisme, qui serait idéalement un mécanisme dialectique effectif, il est impossible qu’il « réussisse ». Et la grande aventure de l’art moderne est d’avoir compris cet impossible, d’avoir subi cette impossibilité. S’il y a tant de fous, de « cas » pathologiques – Hölderlin, Poe, Lenz, puis Nietzsche, Artaud – dans cette époque, cela veut dire que la machine « je me déproprie pour m’approprier » est enrayée. C’est le mécanisme même de la folie. »

La Terreur unilatérale qu’a produit le Capital sur la société est une défaillance complète de la gestion sur les pathologies qu’il provoque. Le « tsunami de nouveaux cas » ne restera pas confiné, à point nommé, aux hôpitaux. C’est la folie du Capital elle-même qui est appelée à se révéler dans la métastase sociologique de folies particulières.

Propos recueillis par Yann Ricordel

Photo Julien Falsimagne (2013)

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