FESTIVAL D’AVIGNON. « MA JEUNESSE EXALTEE », LA TERRE EST RONDE COMME UN LOSANGE

jeunesse

76e FESTIVAL D’AVIGNON. Ma jeunesse exalté – Texte et mise en scène : Olivier Py – Au Lycée Aubanel – De 14h00 à 00h10, du 8 au 15 juillet (relâche le 11).

Arlequin est un poète : jeune, excentrique, exalté au costume bigarré, aux souliers souillés et au postérieur. Entouré par quatre comédiens aspirant à un monde plus grand où l’espérance se proclame de face, autant qu’encerclé par trois pantalons désireux d’élargir leur emprise sur ce même monde, Arlequin est au centre, qu’il pleuve, qu’il danse dans un soleil ou qu’il évente. Le spectacle se découpe en quatre actes comme une pizza quatre saisons : mon premier est littéraire (un faux poème de Rimbaud) mon second est théologique (une cour des miracles) mon troisième est politique (un cannibalisme tragique) et mon dernier poétique (on s’en doutait) : mon tout est donc un canular, une mystification, un théâtre qui s’amuse à jouer et à transformer le contour en débordement, le possible en possible. Les pantalons sont baissés, c’est-à-dire que les puissants sont humiliés par un Arlequin bouffon, par une jeunesse inlassablement révoltée et si fière d’insister. Les masques tombent en faisant leurs bruits de tambour ou de piano, les problèmes sont absouts en questions, les rois sont nus et les murmures entendent. C’est profondément politique, et profondément poétique : il faut de tout pour défaire un monde (qui tourne trop rond et pas assez losange)

Durant les 10 heures qu’elle dure, la pièce raconte un tas de choses, lance ses jolis aphorismes, questionnements philosophiques et théories lyriques et nous, avec joie, avec les mains jointes et sans aucune fatigue (car nous avons pris des berroca, effet coup de fouet) nous rattrapons les poèmes, smarties d’immortalité, et miracles, et manifestes. Parfois, la parole se répète, éloges clonés comme des losanges sur la joie, l’espérance, le théâtre et l’impatience, se répète avec ses mêmes dénonciations du pouvoir, de l’argent et de la souffrance en proie à la complaisance. Parfois, on retrouve des situations qui nous sont familières : rencontrées dans d’autres œuvres : dans les Illusions Comiques, Orlando ou l’impatience, les Parisiens : un poète dont l’ascension sociale est fulgurante, des vieux monsieurs attirés par la fougue et le feu, une déchéance éclair, des comédien-nes forcé-es de fuir en costumes d’animaux, un retour au théâtre nu dans ses tréteaux, un dernier coup du soleil : en fait la pièce à peine sortie de la plume du poète est celle qu’on vient de regarder s’envoler. Comme Arlequin singe les puissants, imitant les silhouettes qui lui passent à travers le corps, Olivier Py pastiche sa propre patte pour son dernier spectacle en tant que directeur du festival d’Avignon, comme un hommage aux traces laissées par l’aventure que furent trente-cinq années de théâtre. (Mais après, toujours, quelque chose viendra : « plus qu’hier, moins que demain ») On ne peut donc pas reprocher au dramaturge les quelques carences textuelles et manques de fulgurance, les ressemblances et raccourcis de l’intrigue tant sa langue pendue aux lèvres est prolixe au cours de ce fleuve de dix heures où Orphée lui même n’en a pas fini de chanter (nous avons d’ailleurs été un peu déçus que le spectacle se soit fini)

Si la pièce se métamorphose en véritable enchantement à partir de la troisième partie, les deux premières mettent un peu plus de temps à faire tenir leurs couleurs aux carreaux. Bertrand de Roffinac en Arlequin y est bien entendu virevoltant, énergique et surprenant, mais on a d’abord l’impression de regarder un mauvais film porno : le jeune livreur de pizza retrouve le poète Alcandre dans sa mansarde et joue à la fois le rôle de l’amant au postérieur et du gigolo au postérieur aussi, à lécher sans subtilité le lobe de l’oreille d’un vieux fauve gémissant. Cela ressemble également à une mauvaise parodie de Black Mirror lorsqu’il exige (en échange des droits sur le manuscrit de Rimbaud) de regarder le président déféquer. On finira pourtant par s’habituer à cet univers qui transpire le sexe et la merde et même à s’extasier des fessées et de la poésie gratuitement outrancière et gargantuesquement transgressive. Ces différentes marques d’obscenité se trouvent encore plus incorporées par la présence d’artifices de théâtre, qui dénoncent le théâtre tout en le sublimant (accessoires variés, néons tout azimuts, escaliers roulants, éperdus, loges de théâtre, miroirs qui se laissent passer à travers : scénographie exaltée mais non pas jeune). L’abjecte grimace est adoubée par un masque, donc pour la première scène on aurait préféré Arlequin en costume de nu plutôt que tout nu.

On finira également par s’habituer à la présence excessive de cet enfant sublime sans héritage, qui ne cesse de remuer, même dans la nuit, même quand il faudrait écouter un autre monologue ; narcissisme innocent d’un jeune histrion rendu à la vie par la joie. Si l’Arlequin vole une vedette qui est la sienne, que le spectacle est tout entier tourné vers cette figure, constante dans sa métamorphose, la troisième partie offre à d’autres personnages l’occasion de se démarquer (Arlequin a pris de l’embonpoint et prend donc moins de place, puis mort sans être à bout de souffle reste un peu tranquille dans son cercueil) : dès lors, les politiciens deviennent des monstres comiques qui suscitent le rire autant que la tendresse, la bonne sœur aux sourcils amusants et l’actrice aux cheveux brûlés (deux rôles interprétés par Céline Chéenne) sont d’une force et d’une justesse à couper le souffle et le nouvel Arlequin dans son costume en plastique est drôle d’arrogance et de bêtise. Une réserve sur le comédien interprétant Alcandre… quand Bertrand de Roffinac joue comme si elle était vraie sa mort qu’il croit fausse (et qui – au final – est vraie) Alcandre joue la vraie douleur comme s’il la répétait et par la suite meurt avec une emphase ridicule (heureusement que ce n’est qu’un détail vite déguerpi sous un lit) Le surjeu est aussi une manie d’Arlequin mais son énergie, vertigineuse d’éclats de rire et de sauts périlleux, est si généreusement offerte au public qu’on lui pardonne aisément les excès qui pourraient vite nous manquer.

Ma jeunesse exaltée est une pièce-fleuve qui n’épuise pas la soif et dans laquelle on se noit pour y rester boire toutes les cascades. Les quelques éclaboussures ne font que de maigres taches au tableau et c’est véritablement enchantés, debouts et vivants que les spectateurs ont applaudi la résurrection de l’apocalypse joyeuse. Arlequin change le vin en eau et pas l’inverse, est ce qu’on peut en boire, faire semblant d’être ivre mais surtout l’inverse ? Est ce qu’on peut s’arroser d’un arroseur qui vit d’eau fraîche et nous d’amour ?

Célia Jaillet

Photo C. Raynaud de Lage

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