ENTRETIEN AVEC VICTOR HAÏM

– Victor Haïm, vous avez la réputation d’être un auteur plutôt engagé, en tout cas enragé, comme certains de vos commentateurs aiment à le rappeler. Dans vos entretiens, vous soulignez qu’il y a souvent beaucoup de choses qui vous interpellent et vous metttent en colère, et ce depuis toujours. Ce que subissent les êtres humains « ordinaires » en particulier, vous touche toujours de près, leurs humiliations au quotidien comme celles qu’ils ont connues dans certaines périodes sombres de l’histoire vous concernent au plus haut chef… C’est cette histoire et cette proximité avec l’être humain qui souffre et essuie toutes les défaites qui font de vous un auteur infiniment respecté dans le monde du théâtre et de la culture en général. Pensez-vous que la décennie des 70, où vous êtes passé de votre métier de journaliste d’alors à votre oeuvre de dramaturge, l’atmosphère de révolte et d’engagement permanent de ces années là, aient contribué directement à l’émancipation de votre travail, et en quelque sorte révélé, mis en lumière, le boxeur de mots élégant et convaincu que vous êtes devenu ?

En 1970, j’avais 34 ans. Très jeune auteur donc qui estime qu’écrire (des pièces en l’occurrence) c’est l’occasion de règler des comptes avec ce qui l’a marqué : la guerre ! J’avais 10 ans quand la Libération est arrivée…Mes parents étaient anéantis par la déportation d’un très grand nombre de membres de leur famille. Et puis, il y a eu la guerre d’Algérie. Dès mon incorporation, j’ai affirmé mes convictions. L’armée a su que j’étais hostile à cette guerre coloniale. Mais je n’ai pas été assez courageux pour être objecteur de conscience. J’ai donc été militaire pendant 28 mois pendant lesquels j’en ai bavé , si on veut bien excuser ce terme trivial. Cette triste période m’a inspiré une pièce : »Mourir en chantant » . Mais comme j’ai une sainte horreur du docu-fiction, qui est une grave atteinte à l’honnêteté intellectuelle, j’ai effectué une double transposition : la pièce est située durant la guerre de 14-18 et c’est …une comédie !

Evidemment, comme dans toutes mes pièces, le ton est comique et le fond est tragique. Cette particularité, dont je n’ai pas l’exclusivité, sera la marque de fabrique de toutes mes pièces. Donc mon engagement ne prend jamais la forme d’un tract, d’un message de propagande ou d’un discours en faveur d’un parti. Si je suis engagé, c’est donc avec un certain recul, une dose d’ironie mêlée de scepticisme. Je n’ai jamais appartenu à une organisation politique mais j’ai toujours voté à gauche. Elle me déçoit souvent cette gauche mais c’est ma famille ! Je m’aperçois finalement, à l’heure des bilans, que je suis davantage à mon affaire en parlant des êtres humains et de leur condition de mouches engluées dans du miel. Ma rage se mue en compassion. Difficile à vivre Cocassement, je me définis comme un misanthrope humaniste !

 – Vous citez souvent Brecht, Audiberti, Sartre comme les maîtres qui vous ont constitué dans vos débuts d’homme de théâtre. Que pouvez-vous nous dire de leur influence sur votre propre travail et sur celui de vos contemporains ? Ainsi que celle de leur pensée sur le monde d’aujourd’hui ?

Oui je cite des auteurs qui m’ont influencé. Il faudrait y ajouter des écrivains qui, sans être des dramaturges, ont une vision théâtrale de la littérature : Rabelais et Cervantès ! Mais je suis également un grand admirateur de Goldoni. J’aime que le théâtre engendre du mouvement. Je ne veux pas dire : de l’agitation. Deux personnages peuvent rester sur un banc, mais se révéler dynamiques par leurs propos. « Le neveu de Rameau » de Diderot est une pièce extrèmement dynamique par l’intensité du dialogue et son alacrité. Audiberti est bouillonnant et brillant. Quant à Brecht, il a toujours l’intelligence de transposer son action . Si « La résistible ascension d’Arturo Ui » n’était qu’un docu-fiction sur Hitler et l’analyse de sa conquête, ce serait imbuvable.

De même le propos philosophique de Sartre sur la promiscuité humaine et sociale des êtres n’est passionnante, au théâtre, que par la distance de la fable évidente dans « Huis-clos ». Finalement , je n ‘aime que la transposition fabuleuse carje déteste farouchement tout ce qui ressemble à u téléfilm : le quotidien, le langage retranscrit comme un enregistrement de la rue ! Or le théâtre d’aujourdh’hui se complait, dans la plupart des cas, dans cette forme qu’Audiberti appelait le « Platéin ». Le théâtre du quotidien m’a hérissé le poil !

 – En 71, déjà, vous mettiez en rôle un jeune trader cynique, typique de ceux qui nous ont menés dans le mur 40 ans après. Pensez-vous que cette époque, qui fut une période formidable d’éveil politique, d’engagements sur tous les fronts : solidaire, féministe, artistique… n’a pas réussi à réveiller complètement notre pauvre monde ? Que toutes ces luttes, ces avancées, dans l’art comme dans la société (qui sont d’ailleurs de la plus dramatique façon remises en cause aujourd’hui), font que l’héritage intellectuel et moral de ces années-là ait fait naufrage ?

En 1971, on a joué ma pièce « La peau d’un fruit » qui mettait en scène un ministre de l’Intérieur inventeur de la torture préventive comme il existe le tiers provisionnel pour les impôts ! On torture chaque citoyen un tout petit peu chaque mois pour qu’il prenne conscience de ce qui l’attendra s’il ne file pas droit ! C’est évidemment une farce énorme et tragique.

Elle fut éreintée par la critique à la création, puis ovationnée à la reprise 20 ans plus tard, et enfin appréciée pour son réalisme à peine invraisemblable en 2006 quand je l’ai jouée au théâtre du Rond Point ! Drôle de destin de ma pièce la plus difficile… Je continue à écrire et je poursuis un chemin sans soucis de rentabilité , de parts d’audiences ou d’entrées colossales comme pour les petites comédies qui réjouissent les téléspectateurs et les faux cinéphiles. J’ai le sentiment parfois que je suis dépassé, hors mode, hors circuit, hors tendance, mais je me reprends en estimant que je ne pratique pas un commerce. Je ne suis pas un trader de la scène. Juste un artisan qui ne tient pas le spectateur pour un handicapé du bulbe rachidien. J’ai l’énorme prétention de croire qu’on appréciera ma démarche à sa juste mesure un jour !

Pour autant je ne me plains aucunement du sort que me réservent les journaux qui s’autoproclament de « référence » et font comme si j’étais mort (je pense au « Monde » et à « Libération » qui sont , en ce qui concerne le théâtre, des torchons culturels…alors qu’ils sont fort estimables par ailleurs …)Mystère ! Un élément me semble intéressant à analyser: mes pièces les moins ambitieuses ont quelquefois séduit de grands acteurs qui sont attirés par un rôle plus que par la hauteur du propos. Or, comme la critique, très sollicitée, va voir des stars, mes meilleures pièces, jouées par des acteurs inconnus, n’ont pas été vues par certains chroniqueurs contraints de courir à l’événementiel. Il existe donc des critiques qui n’ont vu que deux ou trois pièces de moi alors que j’affiche 40 ans d’activité ! Cela dit, je ris en pensant à un critique qui m’insulta pendant 17 ans et déclara en parlant de Grumberg qu’il écrivait des minces tranches de vie conçues par un esprit épais.

Quant à moi , il fallait m’empêcher de faire fonctionner « ma pompe à merde »(sic). Malgré ces amabilités, je continue. Ce journaliste est mort. D’après des sources bien informées, je vais mourir aussi …On parlera théâtre là -haut. L’éternité sera moins longue.

Victor Haïm, novembre 2011

Propos recueillis par Marc Roudier

Victor Haïm est né en 1935 à Asnières. Auteur de théâtre, acteur, scénariste, metteur en scène et professeur d’art dramatique, ce Français d’origine greco-turque a vu ses œuvres traduites dans de multiples langues et jouées dans plusieurs pays.

Oeuvres au Théâtre (sélection)
1963 : La Peau du carnassier
1966 : Elzevir – Comédie
1966 : Mourir en chantant – Drame
1967 : L’Arme blanche
1968 : Mon violoncelle pour un cheval – Drame moderne4
1971 : La Peau d’un fruit – Monologue
1972 : L’an prochain à Baden Baden
1973 : Abraham et Samuel – Comédie
1973 : Qui a tué le Général ?
1974 : L’Abîme
1974 : Les Vampires subventionnés
1975 : Les Meurtrières
1976 : Isaac et la Sage-Femme – Comédie dramatique
1977 : Un ennemi du peuple / Ibsen – Adaptation littéraire
1979 : La Baignoire – Drame
1980 : Les Aigles
1981 : Les Femmes de Dieu – Drame
1982 : La Chaloupe
1986 : La Valse du hasard – Drame
1986 : L’Éternel Mari / Dostoïevski – Adaptation littéraire
1994 : Renata, Josepha et les hommes – Drame
1999 : La Scène
2000 : Velouté – Comédie grinçante
2001 : Le Traitement – Comédie
2001 : Agitato – Drame
2002 : Jeux de scène – Comédie grinçante
2006 : Les Sept Péchés capitaux : L’Avarice – Co-auteur
2009 : Alma et Jérémie

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