TAYSIR BATNIJI / LE MONDE N’EST PAS ARRIVE

Exposition Taysir Batniji à la galerie Eric Dupont.

La  Galerie Eric Dupont accueille actuellement une exposition  monographique de Taysir Batniji (né en 1966, à Gaza, Palestine). Il s’agit d’une  présentation d’œuvres récentes et inédites de l’artiste installées dans le  nouvel espace de la galerie. Des œuvres qui s’inscrivent dans la continuité  d’une réflexion amorcée dans les années 1990 durant lesquelles l’artiste a  décidé de quitter la Palestine (où il a vécu jusque ses 25 ans) pour s’installer  et travailler en France.

Sa pratique est multiple : peinture, vidéo,  installation, photographie, dessin et performance. Différents medium à travers  lesquels il explore des thématiques comme l’exil, les migrations,  l’appartenance, les identités, le foyer. Son histoire, sa culture et sa relation  actuelle avec la Palestine sont au cœur de son projet artistique. Il dit : « Je fais en  sorte d’être au plus proche de moi, d’évoquer cette réalité sans tomber dans  l’illustration, le pathos, le discours politique convenu. J’essaie donc, à  partir de mon expérience personnelle, de rendre compte de cette histoire, de  cette réalité avec une dimension poétique, esthétique, conceptuelle. J’essaie de  proposer autre chose que ce que les médias nous donnent à voir.

Le visiteur est d’abord attiré par une  série de photographies présentées comme dans les vitrines des agences  immobilières : une photographie des maisons et immeubles, encadrée d’un liseré  rouge, accompagnée d’une description et recouverte d’une simple plaque de verre.  Si l’artiste adopte les codes d’une stratégie commerciale, liée à un marché  habituellement vecteur d’un rêve collectif : avoir un foyer, la série GH0809 (Gaza Houses 2008-2009) dénonce  une toute autre réalité. Taysir Batniji qui ne pouvait plus revenir à Gaza  depuis 2006, en raison du blocus, a confié une mission précise au journaliste  Sami al-Ajrami : photographier de manière neutre et distante les maisons  bombardées par l’armée israélienne. Il devait se faire le témoin des  conséquences d’une action militaire musclée qui s’est déroulée entre 27 décembre  2008 et le 18 janvier 2009 : plus de 1 300 victimes (dont 65 % de civils) et  plus de 5 000 blessés.

Le journaliste était non seulement un témoin, mais aussi  un passeur d’une réalité isolée, silencieuse et douloureuse. Taysir Batniji  travaille à partir d’un langage visuel familier, trivial et purement commercial,  pour y inscrire le quotidien d’un pays, d’un peuple méprisé subissant une guerre  usante, violente et complexe. Un décalage formel et conceptuel est imposé par  l’artiste pour nous amener à une prise de conscience abrupte et franche. Face  aux images est disposée l’œuvre intitulée Tiling and Clamp (2010), il s’agit de  carreaux de carrelage usagés, empilés et assemblés par un serre-joint. L’œuvre  nous renvoie à une réalité matérielle, à l’idée de chantier, de reconstruction  éphémère puisque les carreaux usagés indiquent un  recommencement.

Au mur sont accrochés des dessins  sobrement réalisés sur fond blanc, ainsi des corps fragmentés, des éléments  domestiques et guerriers défilent sous nos yeux : une table, des chaises, un  lustre, un matelas, une main, des couteaux, des hachoirs, un casque militaire,  un fauteuil roulant ou encore un cendrier et un trousseau de clés. Taysir  Batniji extrait des maisons de Gaza des symboles ayant trait non seulement à la  perte du foyer, d’une forme de tranquillité normale et rassurante, mais aussi à  un quotidien stressant, aliénant et violent. Non loin des dessins, est installé  un trousseau de clés en verre (SansTitre, 2007) reflétant la fragilité  et l’inconsistance de ce que nous pensons comme acquis, tangible et normal. Les  clés, qui sont celles de l’artiste, symbolisent une incertitude et un  questionnement constant de la valeur de ces biens acquis. Au sol, un matelas de  pierre de pavés vient faire écho non seulement aux maisons et aux rues  détruites, mais aussi aux dessins révélant la fragilité de la sphère domestique. Socle du Monde est un hommage à  l’œuvre éponyme de la figure de l’Arte Povera, Piero Manzoni (Socle du Monde, 1961), qui lui-même  avait réalisé son œuvre en hommage à Galilée. Une correspondance historique et  thématique s’instaure alors entre Socle  du Monde et la photographie lui faisant face : Constellation. Une image sombre, d’un  noir profond, d’où d’extrait des points lumineux semblables à des étoiles.

En  réalité, Taysir Batniji a obtenu ce résultat en laissant le capuchon de son  appareil fermé. Il trouble ainsi notre perception des objets et met en place un  jeu conceptuel qui se concrétise de manière flagrante avec le dessin mural, MINEDERIEN (2011), réalisé à la pointe  de graphite. Les lettres grisées, mesurant un mètre vingt de haut, nous  renvoient non seulement aux mines utilisées par l’artiste mais aussi à sa  philosophie consistant à observer les détails, les glissements visuels et  sémantiques et les interstices. Le titre de l’exposition, Le Monde n’est pas arrivé, vient de la  surprise de l’artiste lorsqu’il a vu une pancarte portant cette mention,  affichée sur un kiosque de presse. Il n’a pas immédiatement pensé au journal,  mais a plutôt considéré cela comme un commentaire poétique et ironique de la  situation mondiale et des dérives passées comme actuelles. Le monde est en  chantier, en devenir, il est instable et fragile, à l’image des œuvres de Taysir Batniji.

Taysir Batniji détourne les symboles,  il les réinvestit afin qu’ils produisent un sens nouveau, une alternative et  qu’ils nous rapprochent de réalités occultées, dérangeantes et brutales. Il pose  un malaise à travers des codes et des objets qui nous sont pourtant familiers et  nous transpose dans un monde en suspension, chahuté entre la pierre et le verre,  la constance et l’inconstance, la présence et l’évanescence. Un monde en proie  aux contradictions, aux interrogations et aux stupéfactions. L’artiste observe  et démêle subtilement les petits riens de nos quotidiens, d’ici et d’ailleurs,  des petits riens qui se révèlent être les vecteurs de questions cruciales et de  problématiques essentielles quant à l’équilibre précaire de nos sociétés, de la  fragilité des échanges humains et des aliénations  contemporaines.

 Julie Crenn

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Exposition Taysir Batniji – Le Monde n’est pas  Arrivé, du 8 décembre 2011 au 21 janvier 2012 à la galerie Eric  Dupont.

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.eric-dupont.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://taysir.b.free.fr/

Visuel : Vue de l’exposition Taysir  Batniji – Le Monde n’est pas arrivé, 2011-2012, Courtesy Galerie Eric Dupont.

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