RENCONTRE AVEC PASCAL LIEVRE

Un entretien réalisé par Julie Crenn pour INFERNO.

Au départ Pascal Lièvre est comptable,  puis astrologue, il vient à la création au début des années 2000. D’abord il  peint « des jolies choses » qui se vendent et qui plaisent, puis sa pratique,  nourrie de ses lectures philosophique et de son expérience personnelle, se  complexifie. Il élargit sa palette plastique vers la vidéo, la performance, la  photographie et l’installation.

Au centre de sa réflexion, son corps qui est  compris comme un medium à part entière qui doit être travaillé et interrogé sans  relâche. Le corps est le vecteur d’une critique de la manipulation des images  sur l’imaginaire collectif. Pour cela, il développe très tôt un concept  artistique inédit autour d’une réappropriation compulsive de l’histoire de  l’art, courant de la période Antique jusqu’à nos jours. Par ce biais il  interroge les codes de la représentation, le genre, le corps, les mass médias.  Le concept d’art est bousculé, trituré et réinterprété. L’artiste propose de  nouvelles grilles de lectures en superposant les références et les époques.  Ainsi nous voyons un homme déguisé en Batman lire un texte de Jacques Derrida,  ou nous assistons à la confrontation d’une œuvre de Bill Viola avec la musique  du générique de Benny Hill. Peut-on lire Deleuze, aimer Francis Bacon et Damien  Hirst, tout en écoutant Madonna ou Lady Gaga ? La réponse est oui. Une pratique  de l’appropriation qui ne s’arrête pas au domaine artistique, il s’attaque  également à la philosophie, aux évènements historiques, aux discours politiques  et à la musique pop. L’œuvre de Pascal Lièvre joue sur les registres de  lectures, il tend à une décomplexification des genres, des styles et des goûts.  Pour cela il engage avec humour, provocation et critique, un dialogue avec le  monde des images qu’il décortique et examine sans limite.

– Partons de l’exposition Bad Romance, où la figure de Lady Gaga  plane comme une ombre. Le titre et la vidéo éponymes sont-ils un hommage ou une  critique de la chanteuse américaine ? Que représente-t-elle à tes yeux  ?

Il ne s’agit en rien d’un hommage à  Lady Gaga, mais d’une prise en compte de sa visibilité. Avec son premier  milliard de clics enregistrés, elle fait entrer la pop à une échelle planétaire,  un terrien sur six a cliqué sur une de ses vidéos ce qui me rappelle étrangement  le record d’un milliards de livres vendus au XXème siècle par Barbara  Cartland. Elle met aussi en avant le concept de singularité à travers la figure  du monstre.

– Lorsque tu confrontes à surmédiatisation de la  chanteuse et celle de Doa Khalil Aswad (une jeune femme lapidée publiquement  pour avoir aimé un homme), quel est ton objectif ? La différence des niveaux de  lectures est telle, qu’elle nous amène à repenser l’encombrement visuel  quotidien.

Le point  de départ de mon exposition vient d’un article de presse lu sur Internet  évoquant la lapidation de Doa Khalil Aswad, cette jeune irakienne lapidée par son village et sa famille parce qu’elle  voyait un garçon appartenant à une autre religion. Le titre c’était Bad romance, une histoire d’amour qui  vire au drame. L’émotion suscitée par cette lapidation monstrueuse a été  amplifiée par les vidéos que ses assassins ont fait circuler sur Internet. C’est  l’une des choses les plus horribles que j’ai vu dans ma vie …

Deux ans après Lady Gaga obtient son  plus gros tube avec ce titre : Bad  romance, tiré de l’album Fame  Monsters. Gaga valorise la figure du monstre, qui est celle de la  singularité, pour être visible, il faut être différent, singulier, hors norme,  donc un monstre. D’ailleurs lorsque Doa Khalil Aswad s’en va avec ce jeune  homme, elle devient un monstre aux yeux du village, lorsqu’elle revient les  autres décident de la tuer comme un monstre.

– Une impression angoissante ressort de ton travail où  les « monstres » sont nombreux, les araignées de Louise Bourgeois, les oiseaux  d’Alfred Hitchcock, le diable, littéralement Le Monstre de Xavier Veilhan, des crânes  et des squelettes. Tu observes une fascination pour l’étrangeté ou plutôt  l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche), que  signifie-t-elle ?

La figure du monstre comme je l’ai dit plus haut à  propos de lady gaga, est une des formes de la singularité, les freaks sont des singularités qui  s’affirment selon des codes genrés. J’aime les singularités, j’aime les  monstres, je suis un monstre, je ne me sens bien qu’en leur compagnie, les  autres sont chiants à mourir !!!!

– Le Laocoon  interprétant Bad Romance de Lady Gaga  fait partie de ton processus artistique qui consiste à superposer le high et le low, la culture élitiste et la culture  populaire. Comment s’est construit ce travail de citation  ?

Ce n’est pas un travail de citations,  je mediumise les informations quelque soit leurs natures, et je les travaille  comme un matériau. C’est plutôt de la sculpture d’informations. Nous savons  qu’il n’y a pas de hiérarchies dans la culture, que s’il y a des classes  sociales qui territorialisent les pouvoirs avec une élite, une classe moyenne et  une classe populaire, ce n’est pas vrai dans la culture.  Aby Warburg a bien parlé de cela il y a  un siècle en analysant la figure de la torsade à travers le temps et en  s’arrêtant sur la figure du Laocoon. Il a pu démontrer que des formes plastiques  traversent le temps et les cultures et se réactualisent sans cesse au fil du  temps. Ce qui m’intéresse ce sont les formes qui se déploient dans le champ  culturel le plus vaste possible, dont je m’empare pour résoudre des équations  plastiques et politiques.

– L’histoire de l’art, de l’Antiquité à nos jours, du Laocoon à Mounir Fatmi, en passant par  Auguste Rodin et Michel Journiac, est une source d’inspiration intarissable. Que  ce soit dans tes peintures, vidéo ou performances, tu procèdes à une  appropriation critique d’œuvres emblématiques. Quelle relecture proposes-tu de  ces œuvres ?

Là encore je ne suis pas d’accord avec  le terme « source d’inspiration », je ne le trouve pas approprié à mon travail.  Je ne sais pas ce que c’est que l’inspiration à part avaler de l’air, ce que  nous faisons tous les jours. L’appropriation est un geste politique qui critique  avant tout le droit de propriété, et qui nous vient du corps, depuis la  naissance jusqu’à la mort, le corps s’approprie tout ce qui l’entoure, nous nous  informons sans cesse, l’appropriation est permanente. Nous nous approprions des  informations, nous les digérons, elles nous transforment, et nous les  transmettons à d’autres. Ce qui laisse à penser que tout est média, tout est  médiatisé par le corps.

– Au sein de cette appropriation, la forme compte plus  que le contenu des œuvres réinterprétées puisque tu t’attaches à la reproduction  de leurs contours.

Ce que tu nommes contenu est une forme  pour moi comme les autres. Il n’y a pas de division dans un objet nommé œuvre  d’art, entre une forme et un contenu, je ne comprends pas pourquoi tu utilises  une figure schizophrénique pour lire une œuvre d’art, pourquoi ne pas la prendre  comme elle se donne, telle quelle?

Je reproduis en effet les contours des  figures peintes ou sculptées pour les minimaliser, les logotiser, en traduire  une sorte de marque de fabrique afin que les membres de la cité puissent les  utiliser.

Je suis atterré par le manque d’audace  des médias, du monde de l’entreprise ou de l’état dans la création de ses  symboles. J’y vois surtout une forme idéologique pour appuyer son pouvoir. Ma  proposition serait d’utiliser ce patrimoine gigantesque de formes qu’il y a dans  l’art et de les faire circuler dans la cité afin d’observer ce que cela crée.  Sortir les formes plastiques des musées, des lieux d’exposition et les faire  circuler autrement dans la cité est aussi une ambition politique d’une autre  envergure que de momifier le vivant dans ces lieux qu’on appelle lieux  d’exposition. On est dans une époque où l’art contemporain comme le reste est  patrimonialisé, une église, une installation de Dan Flavin ou une affiche des  guérillas girls, tout se fige dans le musée.

– Ton travail repose sur une réflexion philosophique et  plastique du corps. Comment formules-tu cette démarche  ?

Je suis très intéressé par la question  du corps, en philosophie comment ce corps apparaît. Quand Spinoza écrit « Nul ne  sait ce qu’un corps peut », il s’agit d’une phrase pleine de promesses. Cela  nous mène directement à Nietzsche, qui valide cette absence d’âme, d’esprit, de  dieu, jusqu’à Judith Butler qui dit que le corps est un lieu où l’on performe  son genre. . Il n’y a qu’un corps. Je m’intéresse beaucoup à tout ça.

C’est aussi une intuition personnelle  depuis toujours, je ne comprends pas cette histoire d’esprit, ça ne colle pas.  Lorsqu’on parle de création c’est mon corps qui fait. Ce corps qui fait je  l’accepte comme cela, sans vouloir automatiquement localiser une partie de  l’activité créatrice qui serait liée au cerveau. On pense avec ses pieds, avec  ses viscères. C’est un corps entier qui pense. C’est quelque chose que je trouve  de tout à fait révolutionnaire. La pensée est organique.

J’ai cherché un moyen artistique de  parler de cela, comment je pouvais médiumiser la philosophie. La philosophie  c’est ma passion, c’est aussi une forme plastique. J’ai voulu sortir la  philosophie de la philosophie. Une démarche qui suit la lecture de textes comme  celui de Deleuze qui dit qu’il existe deux manières de lire la philosophie :  soit on a lit de manière philosophique (ce que très peu de gens font puisqu’il  faut connaître tout l’histoire de la philosophie, tout le monde n’a pas lu Kant,  Platon etc.) ou une pratique non philosophique. Deux lectures qui se nourrissent  l’une l’autre : elles font la philosophie.

– Ce qui nous amène aux Cours Aérobic  Philosophiques.

À la base, il y a une jolie histoire,  un jour un ami m’appelle pour me dire qu’il va m’envoyer une personne qui veut  travailler dans l’art, il veut rencontrer un artiste pour créer quelque chose.  Débarque un garçon, surprenant pour moi, qui est prof de gym et prof d’aérobic.  On discute et immédiatement mon corps se met à fictionner sur cette histoire  d’aérobic. Je lui demande de me montrer et de me faire un cours. Il me montre et  il me parle en même temps. Il dit : « 1,2,3 etc. ». Et là, je me dis que ce  serait extraordinaire qu’à la place de « 1,2,3 » de dire autre chose. C’est  comme cela que l’idée de l’aérobic philosophique est venue. J’ai testé avec des  phrases courtes qu’on écrit des philosophes sur le corps, pour éventuellement  animer des cours d’aérobic où les gens feraient bouger leurs corps et  prononceraient en même temps des mots de philosophes sur le corps.

Une phrase est découpée en huit ou neuf  parties, une petite série de phrases, chaque morceau est associé à un mouvement.  L’ensemble des mouvements forme une phrase. C’est aussi une manière de  travailler l’aspect linéaire d’un texte avec son corps.

J’ai commencé avec Nietzsche, bien sûr  ! « Le corps est un être plus puissant ». Je les teste partout où je vais, dans  plusieurs langues. D’abord en France, après j’ai été invité en Palestine où j’ai  appris une phrase de Nietzsche en arabe palestinien, avec un accent bien précis  et très difficile pour moi. En Palestine, le cours a été un électrochoc, de voir  les enfants, les femmes voilées faire le cours en disant « le corps est un être  plus puissant ». Partout les gens prennent du plaisir à le faire, c’est simple,  c’est amusant.

– De là est né le Défilé Philosophique  ?

Le défilé philosophique est un  prolongement des cours. J’ai été invité par Catherine Baÿ qui montait Le Banquet de Blanche Neige à Beaubourg.  Une performance qui durait six jours non-stop, de 11h du matin à la fermeture du  musée. Elle a invité différents plasticiens qui devaient intervenir dans son  projet global. J’y ai fait des cours d’aérobic tous les jours, Badiou et Malabou à Pompidou, le jeu de  mot était drôle. Ce sont les deux philosophes contemporains les plus  excitants.

Pour le soir du final, Catherine Baÿ me  demande de penser à faire quelque chose. Il y avait une grande table de banquet.  Je me suis dit qu’il serait intéressant de rassembler les différentes phrases  des cours d’aérobic pour en faire une sorte d’histoire. Finalement c’est un  cours de philosophie sur le corps, qui part de Descartes pour arriver à Judith  Butler. La forme est un défilé de mode, un défilé de corps qui  montrent des phrases de philosophes écrites sur le corps. Chaque actant porte  une paire de talons hauts, un slip blanc avec le nom du philosophe brodé et une  pancarte. L’idée d’utiliser la broderie de noms de philosophes sur les vêtements  m’est venue il y a quelques années en lisant un ouvrage de Peter Sloterdijk, où  il parle de « la marque Nietzsche ».

Le défilé s’achevait avec un garçon  trans. Je voulais que le lieu où le genre se performe soit celui d’un garçon  nouveau, un autre corps. Le défilé philosophique est une proposition simple.  Rien de plus pertinent pour parler de l’histoire du corps, que de faire défiler  des corps qui se montrent. Des hommes parce que la philosophie est masculine  jusqu’au XXème siècle, il y a très peu de femmes  philosophes.

– Il y a des ponts entre ton travail et celui de  Jean-Luc Verna, qu’en penses-tu ?

Jean-Luc Verna est un des artistes le  plus important pour moi, j’ai repris énormément de ses pièces, dont deux dans la  série Made in France. J’aime ses  dessins auxquels je suis très sensible, ses matières fragiles, les figures de  faunes, le côté anhistorique de son travail. Les gothiques sont mêlés à la  période romantique. Pd, tatoué etc. Le personnage a tout pour me plaire. La série où il se présente nu et reprend les postures de  l’histoire de l’art avec celles de l’histoire du rock & roll. Interpréter  l’histoire d’un art qui s’émancipe de la modernité avec un corps nu est une très  belle trouvaille plastique. Il actualise un répertoire avec son corps. Il y a  dans mon travail une réelle filiation avec le sien. Le plasticien me fascine et  l’homme me bouleverse. J’aime les artistes qui mettent leurs corps en jeu, c’est  vivant.

– La question des matériaux est également intéressante.  Tes premières peintures étaient des silhouettes noires collées sur des feuilles  jaunies. Depuis 2002, tu reproduis ces œuvres emblématiques et facilement  identifiables par le spectateur avec une peinture extrêmement colorée. Plus  récemment au moyen de paillettes, de colle et d’une palette de couleurs  criardes. Le décalage visuel traduit une nouvelle fois ta volonté de superposer  les références et les cultures. Peux-tu nous en dire plus sur tes choix  matériaux ?

Le matériau est le lieu dans lequel la  forme plastique apparaît, il s’agit pour moi de trouver pour chaque pièce que je  crée la matière la plus adéquate. Souvent une rencontre avec un matériau  chamboule tout, comme récemment avec la paillette qui me force à penser le  sculptural dans sa dimension monstrueuse. J’aime me laisser prendre par ce  moment magique de la rencontre avec une matière et voir où ça mène. Toute ma vie  se base sur le principe de non savoir et de la flânerie en amour comme en art en  politique ou en philosophie, ne pas savoir où je vais me réjouit. Mais le  matériau qui m’intéresse avant tout c’est le corps. Ce corps je le sens  vulnérable, fragile et fort en même temps. C’est lui qui découvre les  informations qui nourrissent mon travail, celui de faire apparaître, au travers  des formes que je travaille, les contenus politiques qu’elles véhiculent, comme  des formes en soit, qu’il faut déconstruire par le processus de  plasticité.

– Dans ton travail une sculpture devient une peinture  (Glitter  Winged Victory of Samothrace, 2010), une peinture devient une  performance (People Are People,  2008), une sculpture devient une vidéo (Paris is Bourgeois, 2010). Les barrières  matérielles et formelles sont brouillées, il n’y a plus de hiérarchie au sens  traditionnel.

Les hiérarchies au sens  traditionnelc’est encore un langage issu de la modernité, elles  n’existent pas et n’ont jamais existé.Ce qui a existé dans la catégorisation des œuvres, c’est  une ségrégation esthétique et idéologique. Je transforme les œuvres à travers  des médiums différents comme plusieurs générations de plasticiens l’ont fait  avant moi. Je continue de penser que les enjeux de l’art contemporain se basent  sur la traduction des médiums, car traduire, c’est s’approprier un objet quel  qu’il soit, lui nier son origine et son droit de propriété pour pouvoir le  transformer.

– Tes œuvres questionnent de multiples thématiques, dont  celles du genre, féminin comme masculin. Dans Belly Dancer (2009), un homme vêtu d’une  burqa effectue la danse du ventre, seul et en silence. La danse du ventre et la  burqa sont habituellement attribuées aux femmes. Peux-tu me parler de ta  relecture des codes de représentations sexuelles et comment tu œuvres à  l’annulation des barrières du genre ?

Dans cette pièce j’ai surtout eu envie  de faire bouger un vêtement religieux, le niqab avec une danse orientale, la  danse du ventre et d’observer les formes que ça crée. On a rarement l’occasion  de voir ce vêtement synonyme de fermeture, comme quelque chose de léger, de  fluide, d’érotique. C’est un garçon, Elie, que j’ai rencontré dans un cabaret  queer qui danse. Il a été formé au Liban à la danse du ventre, ce qui est  rare. 

Quand Judith Butler dit que le corps  est le lieu où l’on performe le genre, elle révolutionne la pensée essentialiste  féministe, j’inscris mes pièces dans ce sillon.

La France qui Travaille (2008) est une critique  de la politique actuelle en France. Les mains d’une femme tricotent trois fils  de laine, bleu, blanc, rouge. Une nouvelle fois tu reprends une activité dite « féminine » pour formuler une critique de la société. Comment est né ce projet  ?

Je reprends un slogan du président  Sarkozy dans lequel une majorité de français se sont reconnus en 2007 quand il a  été élu. Mais la problématique évoquée ici est la composition du drapeau  français en trois couleurs séparées bleu, blanc, rouge, qui remonte à la  révolution française.

Cette séparation des couleurs  sécularise les différentes classes sociales, du tiers état clergé et  aristocratie, on est passé à une élite, une classe moyenne et une classe  populaire.

Je propose de ne plus séparer les trois couleurs du  drapeau mais de les faire circuler à travers des figures créées par des artistes  français. J’ai repris ainsi des œuvres de Fragonard, David, Géricault ou encore  d’artistes contemporains comme Mathieu Mercier, Jean-Luc Verna ou Raphael Zarka.  La toile est recouverte d’une peinture blanche, ensuite les figures se partagent  le rouge et le bleu. Chacune est envisagée comme un emblème national que l’on  pourrait décliner en autant de logos, timbres, drapeaux. La vidéo La France qui travaille  accompagne ces toiles. Elle montre les mains d’une vieille femme qui a trois  pelotes de laines sur les genoux, bleu-blanc-rouge, qui tente de tricoter les  trois fils ensemble, car pour moi la France qui travaille est  celle qui crée les liens entre les êtres pas celle qui les  divise.

Mad in France est une critique acerbe de  la politique actuelle en France et de la montée progressive du Front National  dans les fameux sondages. Quelle sont ton intention et ton message  ?

La performance est née de ce qui se  passe actuellement avec Marine Le Pen mais aussi à partir de l’exposition de  General Idea [Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris]. Je trouvais cela  amusant qu’au même moment où tout le monde parle de Marine Le Pen on peut voir à  Paris des affiches avec ce petit garçon qui a du lait sur le visage qui fait  référence à la moustache nazie. Nazi  Milk est un hasard, il n’y a pas de lien apparent, mais à travers mon  expérience personnelle cela prend sens. J’ai vu l’exposition et je subis Marine  Le Pen tous les jours.

Pour la performance j’arrive avec une  peinture de supporter, bleu, blanc, rouge, sous le nez, qui forme une sorte de  moustache nazie. Je fais péter trois ballons, le bleu, le blanc, le rouge. C’est  l’explosion nationale. Tout ce qui est en train de se passer me semble être une  évolution classique de la figure de la démocratie. La performance en soi n’est  pas une réponse à Marine Le Pen, ni à Nicolas Sarkozy, pour moi c’est quelque  chose de plus ancien, de plus historique et philosophique.

Après l’éclatement des ballons, je  réalise un test de rorschach avec les couleurs nationales. Cela fait six mois  que je suis obsédé par ce test de rorschach. J’ai découvert que Rorschach  s’était trompé, il a fait des tests pour mesurer la schizophrénie, le degré  d’agressivité schizophrénique d’un patient, et que finalement des chercheurs ont  démontré que ce test ne marchait pas du tout, c’était simplement une fiction.  Rorschach est un plasticien qui a inventé dix formes, dupliquées à l’infini et  diffusées partout dans le monde pendant plusieurs décennies. Le gouvernement  français est obsédé par cette histoire de test de nationalité, de charte de  l’humain, etc. J’ai alors choisi de prendre le test de l’absurde, le test de  rorschach qui ne marche pas. Le test révèle une croyance collective. Je voulais  créer une forme, une proposition, un psychodiagnostic national dans lequel  chacun peut projeter ses propres fictions. 

– Tu as réalisé trois reprises de la performance Le Baiser de l’Artiste d’Orlan qui est  une action pionnière et historique pour l’art féministe français et européen.  Avec son corps Orlan a repoussé le mur qui existe entre soi et l’Autre et a  critiqué le discours patriarcal dominant quant à son statut de femme artiste.  Pourquoi as-tu souhaité retravailler cette action ?

Au départ c’est la vente de la machine  qui a servi à la performance de 1977 à un prix important qui m’a fait réagir.  Alors qu’Orlan cassait les prix, en proposant une œuvre d’art, un baiser, à cinq  francs et donnait une dimension très esthétique relationnelle à ce marchandage  de baisers, la voilà elle aussi trahie par le marché, d’une manière inévitable,  Le marché semble plus fort que les enjeux politiques que les œuvres d’art  veulent détruire.

Quand je m’approprie cette performance  avec dérision en vendant le baiser d’Orlan à 1 euro, je brade l’œuvre d’art pour  montrer ça, cet aspect tragique de l’art, il n’y a pas d’art politique, il n’y a  que des objets qui se marchandent.

Mais j’aime cette pièce, je voulais la  vivre avec mon corps, sans machine et montrer à nouveau la beauté de cette œuvre  d’art. Au-delà de sa marchandisation vulgaire. Je voulais aussi vérifier si elle  fonctionnerait encore, dans un autre contexte, dans une autre époque, avec un  sexe différent. La réponse fut oui, autrement bien évidemment mais cette pièce  fonctionne magnifiquement je l’ai joué à Hong Kong, à Montréal, à Paris à  Londres, et partout elle fonctionne. Je l’ai dit à Orlan quand on en parlé  brièvement.

– En 2006, tu as réalisé Madonnabramovic, une reprise de la  performance de Marina Abramovic (Thomas  Lips [The Star], 1975-1993) tout en procédant à un playback de la chanson Lucky Star de Madonna. Ce fut une action  particulièrement frappante. Quelle était ton intention  ?

C’était une période folle de ma vie, je  vivais une situation amoureuse émotionnellement explosive. Cette performance  n’aurait jamais pu exister autrement. J’avais remarqué que la première chanson  qui ouvrait le premier album de Madonna s’appelait Lucky Star et que la première œuvre reconnue d’Abramovic était Thomas  Lips cette performance où elle se dessine une étoile avec une lame de rasoir  sur le ventre. La figure de l’étoile s’actualisait ainsi au début de la carrière  des deux grandes plasticiennes, j’ai tenté l’expérience par la performance, de  provoquer la rencontre de ces deux figures médiatisées par mon corps, je me suis  fais tracer avec une lame de rasoir la même étoile, et vêtu seulement d’une mini  jupe blanche, j’ai interprété un play-back de Lucky Star en reprenant la figure de  l’étoile avec mon corps avec les bras tendus et en reprenant un geste de Madonna  pour tâcher mon vêtement de mon sang. Inoubliable sensation pour moi d’avoir  cette étoile qui saigne sur le ventre en chantant Lucky Star

– La sélection des femmes artistes dont tu cites les œuvres est éloquente : Louise Bourgeois, Orlan, Gina Pane, Kiki Smith, Ghada  Amer, Marina Abramovic ou encore Zoulikha Bouabdellah. Des artistes dont les  pratiques se situent aux fondements de l’art féministe. Es-tu un artiste  féministe ?

Je suis venu à la performance en 2003  parce que je voulais retester les performances des femmes, notamment Orlan, Gina  Pane, Marina Abramovic. Je voulais vivre avec mon corps ce que ces femmes  avaient expérimenté avec le leur. Je lis les féministes, je trouve que tout ce  qui se joue autour des Gender Studies est d’une importance capitale, que ça  transforme nos corps et la perception que l’on pouvait en avoir et d’une manière  plus générale ça révolutionne toute la philosophie.

– Dans La  Vie en Rose (2003), tu as  recouvert ton visage de peinture marron pour incarner Grâce Rose, quelques  années après tu opères à une même action dans Une Femme de Couleur (2007). Deux  incarnations où sont évacuées les identités sexuelles et raciales. Que  souhaites-tu exprimer en prenant la peau des deux chanteuses  ?

Dans La  Vie en Rose, c’est la condition d’un ouvrier noir à qui l’on a promis La vie en  rose en Occident qui chante cette chanson de Grace Jones au ralenti. C’est une  vidéo qui évoque cette difficulté-là. C’est aussi une traduction black du tube  d’Edith Piaf, la version de Grâce Jones s’inscrit dans l aller-retour noir et  blanc de la pop, comme le cinéma issu de ce que on a appellé la blackploitation qui a revalorisé l’image des afros américains en les  présentant dans des rôles dignes et de premier plan et non plus seulement dans  des rôles secondaires et de faire-valoir.

– Le choix des chansons, leurs titres et leurs contenus,  n’est pas anodin, il est en lien avec des sujets politiques et sociétaux  actuels.

Oui bien  sûr, mais pas seulement d’actualité, je m’étonne de trouver de la philosophie  dans les chansons pop contemporaine de variété, ça m’étonne quand Amel Bent  chante qu’elle veut faire de la philosophie au poing levé cela me rappelle  étrangement la phrase de Nietzsche qui vantait la philosophie à coup de marteau,  où cette chanson de Jenifer, Au  soleil, qui commence par une autre phrase de Nietzsche « Ce qui ne me tue pas me rend forte ». La chanson  populaire est un lieu où se croisent des figures pour le moins inattendues,  c’est souvent le point de départ pour un travail  plastique.

– Avec un concept artistique où s’entremêle absurde,  dérision, humour, philosophie et critique, ne serait-ce pas le statut de  l’artiste et celui du chef-d’œuvre que tu remets progressivement en cause ?

Je  préfère au statut d’artiste le mot plasticien, car dans artiste il y a une sorte  de position sociale qui n’a rien à voir avec ce que je fais. Je préfère ne pas  avoir de statut, être en free-style tout le temps, suivre des intuitions,  fabriquer des objets, et voir ce que cela provoque. Je ne vois pas d’autre  manière de faire, je ne connais pas mon corps, je ne sais pas ce qu’il peut  faire, je suis curieux de ça. Pour répondre plus précisément, je ne pense pas  que les artistes aient un statut quelle horreur !!! Je ne sais pas ce qu’est un  chef-d’œuvre, je n’en ai jamais vu. Les chefs-d’œuvre que nous imposent les  musées nous asservissent à une histoire de l’art linéaire et formatée. J’aime  beaucoup la façon nietzschéenne de Florian Gaité quand il définit la position du  plasticien dans un texte qu’il a écrit sur l’exposition Bad Romance : « Placé au-dessus de toute spécialisation, il (le  plasticien) ne tire pas les règles de son art de la matière, mais la contraint  plutôt aux impératifs de ses pulsions. Le plasticien n’a pas d’attributions  spécifiques, de gestes ou de matériaux bien à lui, il organise son œuvre de la  manière la plus libre qu’il soit, cherchant simplement, en multipliant les  médiums, le lieu adéquat au débordement de ses forces créatrices. »

– Tu rejettes catégoriquement le statut social de  l’artiste et préfère le terme de plasticien, comment envisages-tu ta position  sociale ?*

Je suis femme au foyer. Mon rêve  d’enfant était de devenir une femme au foyer, les gens trouvaient ça vraiment  trop bizarre. La femme au foyer est une position sociale que je trouve géniale !  Je suis une femme au foyer qui fait de l’art. Les priorités dans ma vie sont  l’amour et la joie, d’avoir du temps pour expérimenter. Mon plan de carrière il  est là : Let’s have fun le plus longtemps possible.

– Tu t’investis dans de nombreux projets alternatifs.  Pourrais-tu me parler de l’origine de Vidéoburo, son concept et ses intentions  ?

Deux amis, François Delclaux (styliste)  et Christophe Jallais (graphiste) m’ont demandé de monter un programme vidéo  pour leurs amis tendanceurs, graphistes et stylistes un dimanche après midi dans  leur bureau dans le XIème, ainsi est né Vidéoburo. Deux séances une à 17 heures  et l’autres à 19 heures, et entre un moment pour boire un verre. Ce fut un réel  succès et on me demanda de réfléchir à d’autres programmations. J’ai décidé  alors de confier une programmation à d’autres artistes ou à des curators.  Florian Gaité, Jeanne Susplugas, Julie Crenn et Stephen Sarrazin se sont  succédés avec le même enthousiasme du public.

– Tu organises également le cycle performatif Glamorama, en quoi consiste le projet  ?

C’est un  programme d’actions et gestes performatifs qui se déroule dans le salon de  coiffure Renato Baldi, 48 rue de la folie méricourt à  Paris.

J’invite des personnes une fois par  mois à investir le salon de coiffure pour y réaliser un geste performatif, ces  personnes viennent de la mode, de la musique, de la danse contemporaine, des  scènes de la nuit, des arts plastiques. Le salon est une matrice plastique que  chacun peut interpréter à sa façon. La règle est simple, pas de budget, juste le  salon, des gens qui nous aident pour la logistique et Renato Baldi et sa bande  qui rendent les choses possibles.

House of drama en ont fait une scène  musicale avec un concert magique de diis paradis en live, Tom de Pekin  (performer & chien) a invité Daniel Larrieu (danse contemporaine), Jérôme  Marin (chant), Pascale Ourbih (actrice) et Fred Vaessen (plasticien) pour  transformer le salon de coiffure en salon de toilettage pour chien. Le mois  suivant Yvette Néliaz a transformé le salon en bar à champagne pour pouvoir  réaliser son premier slide en direct,  enfin Sébastien Lambeaux (Chaman) a réalisé un rituel chamanique pour activer un  fétiche.

Cela continue ce mois ci avec les  Travlators qui viennent du monde de la nuit parisienne (House of moda, Trou aux biches, les  souffleurs) pour un hair dropping que  j’espère mémorable, puis le mois prochain Nicolas Gimbert un plasticien qui va  matérialiser le son de sèches cheveux pour un happening sonore.

Propos recueillis par Julie Crenn

Plus d’informations sur Pascal Lièvre : http://www.lievre.fr/index.php

Plus d’informations sur Vidéoburo : http://videoburo.wordpress.com/

Visuels : 1. Belly Dancer – Vidéo – 2009 / 2. Bad Romance – Vidéo – 2010 / 3. Batman is Jacques Derrida – Vidéo – 2009 / Courtesy Pascal  Lièvre

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