MADRID : ARCO, FLECHA, JUST MAD… L’ESPAGNE DE L’ART EN PLEINE FORME MALGRE LA CRISE

Correspondance à Madrid.

Ce 19 février s’achève la folle semaine de l’art contemporain à Madrid, qui derrière ARCO, mobilise une quantité incroyable d’événements connexes et un afflux énorme d’amateurs. Une semaine pleine pour Madrid, qui est devenue pendant quelques jours la capitale mondiale de l’art, avec ses quatre foires internationales et une trentaine de grandes expositions dans toute la capitale espagnole, en proie à l’une des plus graves crises économiques qu’elle n’ait jamais connues.

Ainsi, 400 galeries en provenance du monde entier et plus de 130 expositions dans les musées, fondations et galeries d’art de la ville ont fait de Madrid cette capitale étincelante sur laquelle ont convergé les regards du mundillo mondial des collectionneurs et professionnels.

Quatre foires donc, aux modalités et objectifs complémentaires : outre l’illustre ARCO, née en 1981, trois petites soeurs se sont depuis ajoutées au paysage madrilène. Just Mad (née en 2009), Art Madrid (2008) et Flecha (1994) animent la scène artistique durant cette semaine folle qui du 14 au 19 février, a attiré plusieurs centaines de milliers de visiteurs. Et, malgré la crise, quelques collectionneurs tout de même, que l’impasse économique que connaît l’Europe n’effraie pas….

Just Mad est la dernière d’entre elles. Consacrée à la scène émergente, ses objectifs sont clairs : afficher la jeune création nationale et internationale, et en particulier cette jeune scène madrilène pleine de vitalité, très combative et imaginative. Just Mad a choisi cette année un hôtel de luxe pour l’accueillir, et ma foi, tout ceci est relativement cohérent, eu égard à la capacité financière dont seuls les collectionneurs internationaux disposent encore. Flecha, elle, s’est campée dans le centre commercial Arturo Soria Plaza, ce qui lui confère un certain vernis « démocratique », en tout cas une inclination certaine pour la popularisation de l’art au bon sens du terme, par la grâce d’une accessibilité relative.

Quant à ARCO, elle se porte bien, merci. Son nouveau directeur Carlos Urroz, en place pour la seconde année, a opté pour une formule plus concentrée, restreinte à une sélection réduite mais affirmée de galeries reconnues. Et ceci avec un certain sens de la communication, privilégiant quelques événements-surprises à la prolifération habituelle de ce type de salons plus commerciaux qu’artistiques. Ainsi, ce sont 158 galeries d’une trentaine de pays qui participent au programme d’ARCO, galeries que l’on retrouve pour la plupart dans tous les grands événements internationaux de ce type. Cependant, cette année voit un rapprochement avec les Pays-Bas, par le biais d’une collaboration avec la Fondation Mondrian et l’ambassade hollandaise. A l’honneur, la création néerlandaise est donc mise en avant, avec une sélection de galeries et d’artistes selon la thématique.  Quant au « Nouveau programme » il met  l’accent sur l’importance qu’ARCO a toujours accordée au dialogue avec l’Amérique latine.

Bien sûr, de nombreuses galeries françaises étaient également de la partie : Catherine Putman, Chantal Crousel, Lelong, entre autres, n’avaient pas loupé l’événement. L’Italie était aussi très présente qui participait notamment au programme Artistas Destacados avec trois artistes : Luciano Fabro (Micheline Szwajcer Gallery, Anvers), Federico Solmi et Rosa Barba .

Plus de 280 grands collectionneurs étrangers étaient réunis pour cette grande messe, la plupart en provenance d’Europe mais aussi de la Russie, ce marché de l’art « émergent »  que les oligarques russes et autres hommes d' »affaires » douteux nouvellement enrichis apprécient particulièrement pour y placer leurs juteux bénéfices. Et puis bien sûr aussi, ceux venus du continent américain, Brésil en tête. En réalité, l’Espagne souffre d’un marché intérieur exsangue, qui n’a jamais su réellement se développer, même dans les années de prospérité, les quelques rares collectionneurs locaux d’envergure préférant de toutes façons se centrer sur leurs gloires locales, les Barcelo, Munoz, Tapies, et quelques rares plus jeunes artistes cent pour cent espagnols. Un nationalisme à la con qui a fait beaucoup de mal au marché local et handicapé l’émergence de nouvelles galeries, ainsi que d’artistes dont la vocation internationale de fait a du mal à s’exprimer, privée du soutien indispensable des acheteurs mondiaux. Du coup, les professionnels s’organisent -en douce- pour prendre en charge à leurs frais les séjours de collectionneurs étrangers durant l’ARCO, une liste de ces privilégiés circulant sous les manteaux…

Entre autres de ces « invités » cette année, les collectionneurs néerlandais, bien sûr, puisque la représentation hollandaise était à l’honneur. Ainsi de Joop van Caldenborgh, par exemple, mais aussi de tout frais venus comme ces collectionneurs de Dubaï, Shanghai ou Rio, bref ces nouveaux riches qui s’incrustent dans le très chic marché de l’art international avec leurs millions de dollars fabriqués sur l’expansion de leurs pays récemment acquis au capitalisme international. Deux des grands musées de Madrid participaient également à la présence hollandaise, le Prado et le Thyssen-Bornemisza s’étant mis sur leur 31 pour accueillir en leurs murs les maîtres hollandais. Mais les jeunes artistes avaient leur place, comme René Daniëls, représentatif de cette nouvelle génération d’artistes des Pays-Bas, et dont Reina Sofia organisait  une première rétrospective au Palacio Velázquez. Tout comme l’artiste Navid Nuur, exposé lui au Matadero.

ARCO 2012 proposait donc environ 3000 artistes pour un panel d’œuvres allant de quelques centaines d’euros aux 12 millions de dollars pour une Etude pour le corps humain de Francis Bacon, présentée par la galerie Malborough. Comme pour la FIAC ou autres grands raouts de l’art international, l’offre est donc large et tous les budgets -ou presque- peuvent y trouver leur compte, même dans cette Espagne abîmée par la crise et subissant l’abandon économique de l’Europe. Cela dit, l’ensemble était plutôt convenu, semblable à ce que l’on connaît de la scène internationale, et rien de vraiment enthousiasmant ne s’élevait du lot, ARCO ressemblant à s’y méprendre à ses soeurs mondiales, ni plus ni moins. Signalons tout de même cette oeuvre singulière de l’artiste espagnol Eugenio Merino, qui montre le général en uniforme debout dans un réfrigérateur surmonté du logo de Coca-Cola. Un Franco toujours vivant hélas dans la mémoire de nombreux espagnols…

Autre événement incontournable, fut la mise aux enchères de six oeuvres de l’artiste dissident chinois Ai Weiwei, actuellement assigné à résidence en Chine, qui furent proposées le premier jour de l’ouverture de la Foire. Parmi elles, une oeuvre en porcelaine de trois mètres de haut, mise à prix à 150.000 euros et un melon en porcelaine à 50.000 euros. Ai Weiwei a été détenu au secret en 2011 pendant trois mois et il reste désormais assigné à résidence, malgré les nombreuses pétitions signées par le ghota de l’art international pour obtenir sa relaxe. Le concepteur du stade olympique en  nid d’oiseau construit à Pékin en 2008 pour les Jeux, est entre autres accusé d’évasion fiscale, ce qu’il a toujours nié, une grande part de la population chinoise lui ayant manifesté son soutien, y compris en lui envoyant de l’argent pour payer sa « fraude » imaginaire.

Enfin l’événement qui aura marqué en filigrane toute la foire, fut la disparition d’Antoni Tapies, le maître catalan étant récemment décédé à l’âge de 88 ans. Ses œuvres étaient très présentes dans de nombreuses galeries, et une peinture comme « principeles » de 1989 était mise sur le marché à 700 000 euros, tandis « Le Mans i fletxa », l’une de ses dernières pièces, était proposée à 270 000 euros.

En somme, ni ARCO ni ses soeurs madrilènes n’ont jamais eu vraiment à souffrir de ce qui ravage l’économie espagnole et jette des milliers de gens à la rue quotidiennement. Comme quoi l’art sait toujours adoucir les moeurs, d’une certaine manière…

Emilio Perez

ARCO Madrid  s’est tenue du 15 au 19 février 2012

Visuels : 1 et 5 : Dans les couloirs de l’ARCO / 2 : Eugenio Merino, « Always Franco » 2012 / 3 – Marcus-Harvey : Glass Painting – Skull oil on panel 2012 / 4 : l’artiste Ai Weiwei

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