BOLOGNE 2012 : L’ART DE LA CRISE

Correspondance à Bologne.
Retour sur Art First 2012, 36e édition de la Foire de Bologne.

Bologne « la savante », la plus ancienne université en Europe, présente pour la trente-sixième fois une des plus vieilles foires d’art contemporain. Art First, deuxième nom de l’évènement, est accompagnée cette année par Arte Fiera Off, élargissement de l’exposition à d’autres endroits de la ville et de la région avec films, festivals, et performances d’artistes.

En ces temps sombres de crise mondiale, ce qui est généralement un intermède agréable de créativité et la scène de l’avenir de l’art italien et international a risqué le flop. Mais telle une noble dame face à la vieillesse et sans perdre sa dignité royale, la foire de Bologne a répondu à la crise, veillant à ne pas éteindre la lumière de sa tradition.

Les difficultés étaient énormes, et nombreuses furent les critiques sur la remodelage de l’évènement. Mais cela a donné néanmoins, au final, une bonne édition, qui aura proposé des oeuvres excellentes et encouragé l’émergence de jeunes talents. D’ailleurs, « la crise est bonne » – dit Achille Bonito Oliva, théoricien du mouvement Transavanguardia. « Pour l’artiste elle est comme l’eau pour les poissons« .

Il y avait seulement trois salons cette année, à comparer aux six des années précédentes, et 150 galeries, un nombre qui reflète l’absence remarquée de 70 galeries, notamment les milanaises Grossetti et De Carlo, ainsi que de la Sperone WestWater de New York, lesquelles ont jugé insoutenable la hausse des coûts de participation. Si la crise s’est manifestée par des réductions significatives de l’ampleur de l’évènement, ArteFiera a visé la qualité et a sélectionné les meilleures œuvres et exposants, en créant un parcours plus restreint mais rigoureux.

Les trois pavillons s’articulaient autour de la cour du rez de chaussée, et se ramifiaient en grands couloirs, où l’on passe de l’art moderne, dans le triomphe de ses Picasso, De Chirico, Klee, Basquiat, Clemente et Burri à l’art contemporain proprement dit, notamment la sculpture signée d’Anish Kapoor, et la balle de coupures de journaux de 1966 à 2008 de Michelangelo Pistoletto. Le tout pimenté de la présence de la Transavantgarde italienne, de l’ Arte povera, et de la consécration du Kitsch.

A l’entrée se trouvent les œuvres les plus imposantes. Si le délassant flottement des voiliers volants de Hashimoto constituait une halte irrésistible pour les visiteurs, un grand lustre de verre écrasé au sol et proie de sinistres corbeaux empaillés, oeuvre de Javier Perez, préfigure le contenu de l’exposition. Si la crise a menacé le succès de la foire, elle en est devenue dans le même temps le protagoniste réel. Émeutes populaires, lettres adressées à l’avenir, mosaïques des antidépresseurs, une précarité imprimée dans chaque œuvre, ont donné la parole à une récession non seulement financière mais aussi sociale et existentielle ; un esprit de «party ending de l’Occident», comme le dessinateur et sculpteur Massimo Giacon a défini son gâteau hyper-pop de seins, sa colonne caoutchouteuse des prothèses dont la sympathie cède rapidement la place à la référence cruelle à une accumulation de tissu cicatriciel et à l’avortement.

De nombreuses installations, photographies, sculptures, ont mis en scène une crise des âges, qui pervertit les rôles et les comportements, où les enfants montrent un visage responsable et désabusés, et les adultes se perdent dans le caprice et le gémissement. En ce sens, est emblématique l’espace dédié à l’œuvre du jeune Alberto Berruti, à son nom, où des enfants de béton armé sont agenouillés en cercle dans la pose de la prière, adulte et consciente, évoquant un sentiment d’abandon si peu conforme à l’idée que nous avons de l’enfance.

Si l’art vidéo est presque absent cette année, la photographie cependant confirme sa prépondérance à la foire, malgré une réduction significative par rapport aux années précédentes. Les photos immortalisent paysages post-humains habités par le silence et la désolation, comme le désert de Milan, rigoureusement noir et blanc, par Gabriele Basilico, ou le contraste entre la tradition antique et l’industrialisation violente de la Chine moderne, par Chen Jiagang et Yang Yongliang. Particulièrement remarquable est l’œuvre de Yongliang : les photos retouchées par ordinateur représentent, dans le style shui mo, paysages composées de sédiments de bâtiments industriels désaffectés, de grues, voitures abandonnées et gratte-ciels, un au-dessus de l’autre, pour créer l’effet de tours de Babel consoummées, comme la cendre qui pend d’une cigarette.

Une place importante dans cette dernière édition de la foire est celle occupée par la sculpture, qui comprend les œuvres incroyables des italiens Aron Demetz et Marcello Jori, et de la Pakistanaise installée à New York Huma Bhabha. Le matériau utilisé est symbolique. Du pauvre polystyrène à des déchets industriels, jusqu’à l’utilisation massive du bois sculpté ou carbonisé, tout évoque scénarios tribaux et post-apocalyptiques. Le matériau détruit, décomposé, brûlé, finit par prendre visage humain ; la matière devient « décombres humains », comme a dit Huma Bhabha pour définir son œuvre. « Et l’art« , nous met en garde la sculptrice, « est un mal d’estomac qui alerte le monde sur ce qu’il se passe« .

Daniele Ricci

Visuels : Oleg Kulik / Huma Bhabha : International Monument / Jang Jonglian / Hashimoto / Javier Perez / Massimo Giacon / Copyright Art First 2012

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