A L’OPERA DE LYON : UN PARSIFAL FEMINISTE ?

OPERA : Parsifal / Richard Wagner / à l’Opera de Lyon du 9 au 25 mars 2012.

Décidément, les forces maléfiques sont plus inspirantes que les élans mystiques des gardiens du Temple. On pense à cela en savourant la production du Parsifal de Wagner à l’Opera de Lyon (du 9 au 25 mars dernier), en partenariat avec le Metropolitan Opera de New York et la Canadian Opera Company de Toronto.

La mise en scène de l’acte II, le moment où se joue le drame dans le château du magicien Klingsor, est une véritable réussite visuelle. Les chanteurs évoluent dans une mare de sang, au fond d’une gorge rocheuse quasi-vaginale hérissée de lances, et ce substrat liquide dramatise le moindre geste tout en créant des images saisissantes, lorsque les taches rouges envahissent le lit sur lequel Parsifal résiste à la séduisante Kundry. Il faut ajouter que les deux protagonistes de ce duel sont à la hauteur du défi scénique. Elena Zhidkova déborde d’énergie dramatique et domine parfaitement une partition impressionnante, face à un Nikolai Schukoff très convaincant dans le rôle du « chaste fol » perdant peu à peu sa naïveté.

On est davantage sceptique face aux choix scénographiques des actes I et III, parfaitement symétriques dans l’opéra de Wagner, et se déroulant dans le domaine des chevaliers du Graal. Comme la plupart des metteurs en scène récents de l’oeuvre wagnérienne, François Girard, assisté du dramaturge Serge Lamothe, a tenté une interprétation personnelle – on ne saurait le lui reprocher. La fracture initiale, la plaie d’Amfortas, la perte de la Sainte Lance, est assimilée à une ségrégation – visualisée par un plateau divisé en deux – entre des hommes vêtus de blanc, condamnés à la chasteté, et des femmes rejetées, dissimulées sous des voiles noirs, Kundry étant la seule à évoluer entre les deux mondes. La réconciliation n’interviendra qu’à la fin, lorsque Parsifal rapporte la Lance, permettant à nouveau le mélange des sexes. L’idée est intéressante, incontestablement. Mais elle présente le danger de l’herméneutisme, en ne s’éclairant que lentement, et en plongeant le spectateur dans les affres de la conjecture. Pourquoi donc le Graal est-il apporté par les femmes ? Faut-il y voir le rappel de la matrice originelle, ou celui de l’éternelle fonction nourricière de la féminité ?

A moins que l’on se contente d’une lecture bien-pensante, inspirée des tensions de notre temps : les chevaliers du Graal sont habillés comme des Mormons, quand les voiles noirs des femmes rappellent ceux de l’islam. Mais le plus gênant vient de la réticence du metteur en scène à toute idée de liturgie – une réticence qu’il partage avec la plupart de ceux qui affrontent aujourd’hui cette oeuvre. Certes, la cérémonie du Graal n’est pas une messe, puisque la transsubstantiation se trouve inversée, le corps et le sang christiques devenant nourriture physique pour les chevaliers. Il est évident également que la théologie wagnérienne est clairement syncrétique, mêlant bouddhisme et mythologie germanique au catholicisme romain. Il n’en reste pas moins que les références chrétiennes y sont évidentes, et méritent d’être assumées, de même que la somptueuse musique qui accompagne l’apparition du Graal invite à un traitement visuel plus ambitieux qu’une simple réunion de jeunes hommes en chemise, aux allures de pique-nique ! Le refus de toute solennité liturgique transforme finalement les gardiens du Graal en adeptes d’une secte New Age, aux gestes étranges et un peu ridicules.

Heureusement, ces choix parfois contestables n’enlèvent rien à la beauté de l’ensemble, servie par les décors de Michael Levine et les vidéos de Peter Flaherty qui transforment le plateau en lande dénudée balayée par les nuages, et sur laquelle le déplacement des chanteurs respecte le délicat tempo wagnérien. C’est là que peut s’épanouir la magnifique basse de Georg Zeppenfeld, qui apporte toute la solidité que l’on attend pour le rôle ingrat mais essentiel du vieux chevalier Gurnemanz ; c’est là aussi que Gerd Grochowski peut exprimer toute la souffrance du roi malade Amfortas, avec une intensité qui fait pardonner quelques approximations. Le tout sous la baguette de Kazuschi Ono qui donne à l’orchestre de l’Opera de Lyon une couleur chambriste qui sied finalement assez bien à l’ultime oeuvre du maître, débarrassée des coups d’éclats de la Tétralogie, la seule à avoir été écrite en pensant à l’acoustique du nouveau théâtre de Bayreuth. A Lyon, on en oublie un peu l’éclat des cuivres – et on aimerait baisser le volume de la « machine à tonnerre » du deuxième acte, qui les couvre trop – mais on vibre au son de la clarinette basse, et on se perd avec délice dans les insaisissables mélanges sonores de cor anglais, de bassons et de cordes. En outre, le chef de l’Opera de Lyon parvient à un parfait équilibre des masses vocales, tant dans les finals des actes I et III que lorsqu’il s’agit de guider les virevoltantes filles-fleurs, entre deux choeurs et six parties exigeantes de solistes.

Oubliant ses réticences et ses interrogations scéniques, le spectateur est alors emporté pendant quelques heures dans un temps différent, ce temps qui « devient espace » comme l’explique Gurnemanz à Parsifal, et qui l’emmène vers des contrées à la fois inconnues et familières.

Le Directeur de l’Opera de Lyon a bien eu raison de proposer ce « festival scénique sacré » comme l’appelait son auteur, trente-cinq ans après sa dernière représentation dans cette ville. Cette réussite confirme la place importante qu’occupe désormais la scène lyrique lyonnaise à l’échelle internationale, puisque cette production affrontera dans quelques mois la scène du Metropolitan Opera de New York. Les spectateurs anglo-saxons apprécieront sans aucun doute ce Parsifal libérateur des femmes, et bien éloigné du christianisme romain.

Paul Mogual

Parsifal de Richard Wagner / Direction musicale : Kazushi Ono / Mise en scène : François Girard / Dramaturgie : Serge Lamothe / Décors : Michael Levine / vidéo : Peter Flaherty / Chorégraphie : Carolyn Choa / Chef des Chœurs : Alan Woodbridge / Avec Nikolai Schukoff : Parsifal / Elena Zhidkova : Kundry / Gerd Grochowski : Amfortas / Georg Zeppenfeld : Gurnemanz / Alejandro Marco-Buhrmester : Klingsor, a été donné du 9 au 25 mars 2012 à l’Opéra de Lyon.

VOIR la vidéo : http://www.opera-lyon.com/typo3conf/ext/e_opera/res/flash/jwplayer.swf

Visuels : Copyright Opéra de Lyon 2012

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